www.lumenc.org DUCCIO di Buoninsegna, Guérison de l'aveugle / Healing of the Blind Man, 1308-11, Detail, Tempera on wood, 43 x 45 cm, National Gallery, London
  Les maladies de l'âme

Qu'entend-on par "maladies de l'âme"

Introduction aux maladies de l'âme

L'art médical spirituel selon Philoxène de Mabboug

L'orgueil

L'Ennui ou la dépression spirituelle (l'acédie)

La Tristesse

La Colère

L'Inquiétude

La Jalousie

Le Mensonge

L'Angoisse

La Gourmandise

La Cupidité ou l'avarice

Les Désordres de Nature Sexuelle ou La Luxure

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La Gourmandise

Comme nous sommes tous en relation constante avec la nourriture, nous ne saurions nous désintéresser de cette déviance qui nous guette tous un jour ou l'autre, et qu'on appelle la gourmandise. La nourriture tient une place très importante dans notre vie, car depuis notre naissance c'est par elle que nous pouvons nous développer physiquement, prendre des forces et les réparer, nous maintenir en bonne santé. Si nous devenons malades, le premier point à surveiller sera notre alimentation; manquons-nous de certains éléments nutritifs nécessaires à l'équilibre de notre organisme ou en avons-nous abusé ? Une bonne alimentation demeure le premier des remèdes, en ce sens que les effets curatifs des meilleurs remèdes seront compromis, si je m'alimente mal. Mais la santé ne dépend pas exclusivement de tel ou tel genre d'alimentation : elle suppose la maîtrise de soi-même quant à la nourriture, c'est-à-dire l'acquisition d'une vertu morale, qui se nomme tempérance, à laquelle s'oppose le vice de la gourmandise.

Les aliments procurent un plaisir; ainsi l'a voulu l'Auteur de la nature pour nous encourager à satisfaire notre besoin de nourriture, ordonné à la conservation et à la croissance de notre vie corporelle. Le plaisir de manger a comme fin notre équilibre physique, notre vie. Comme ce plaisir nous sollicite plusieurs fois par jour, il peut devenir obsédant, et nous pouvons être tentés de le rechercher pour lui-même, au point d'y faire consister, dans une très large mesure, notre bonheur. Tout ce qui cause le plaisir des sens peut en arriver à devenir l'élément principal d'une philosophie du bonheur.

Ainsi pour le philosophe païen Epicure, le bonheur consistait à se procurer le plus de plaisir possible, par l'agrément que procure une nourriture exquise et sans doute plus encore, par l'excitation sexuelle. Gourmandise et luxure, "libérées" de toute contrainte rationnelle, étaient alors recherchées comme les biens fondamentaux du bonheur humain.

Platon et Aristote ont eu une conception passablement différente du bonheur, où le plaisir n'est pas absent mais un plaisir qui dépasse le plan de la chair pour être surtout d'ordre intellectuel. La joie la plus profonde que doit rechercher l'homme est celle que lui donne la connaissance de la vérité et sa communication. Pour Aristote, le bonheur est inconcevable sans la vertu, qui s'oppose aux extrêmes: défaut et excès. Le bonheur suppose donc de la modération dans les plaisirs légitimes. Il s'ensuit la réprobation du vice de la gourmandise, en raison du désir désordonné de plaisir qui l'accompagne.

La pensée de Platon et d'Aristote se rapportant à la gourmandise a été considérablement précisée et dépassée par les auteurs chrétiens, notamment par les Pères du désert, par saint Grégoire le Grand, et surtout saint Thomas d'Aquin.

S'inscrivant dans la lignée de l'apôtre saint Paul, les Pères du désert adoptent la pespective du combat spirituel, de la victoire que tout homme doit remporter sur la chair par l'Esprit; pour ces Pères, la gourmandise est le vice qu'il faut d'abord attaquer et vaincre, si l'on prétend acquérir les autres vertus. Une personne gourmande ne peut, selon eux, atteindre la perfection de quelque vertu que ce soit. Il est très intéressant de noter qu'ils réprouvent la gourmandise comme s'opposant davantage à la foi qu'à la raison.

Saint Grégoire le Grand analyse la gourmandise en moraliste accompli; il la définit, la divise en cinq espèces; avec Cassien il la range parmi les vices capitaux, puis il en montre la malice morale, et comment elle engendre plusieurs autres vices.

Le traité de la gourmandise de saint Thomas d'Aquin est un chef d'oeuvre d'équilibre, où il atténue certaines expressions des Pères qui, sorties de leur contexte ascétique, pourraient paraître exagérées. Tout excès de nourriture n'est pas nécessairement de la gourmandise, pense saint Thomas, car il arrive à certaines occasions que quelqu'un mange trop sans être gourmand. Le vice de la gourmandise ne consiste pas tellement dans la quantité matérielle de nourriture absorbée que dans le désir habituel qui pousse à trop manger ou à se préoccuper excessivement de ce qu'on va manger. Les Pères appelaient ce désir désordonné de manger "le désir du ventre". D'autre part, s'il s'agit d'apprécier la gravité de la faute de la gourmandise, saint Thomas croit qu'elle est sans doute un péché, mais rarement une faute mortelle. La gourmandise est une faute mortelle, lorsqu'on l'identifie avec le bonheur c'est-à-dire qu'elle s'impose comme étant la fin de la vie : alors on ne mange plus pour vivre, mais on vit pour manger. Le ventre devient le dieu qui réclame la première place et qu'on sert. On pèche aussi gravement par gourmandise, lorsque le comportement alimentaire déréglé fait un tort considérable à la santé, ce qu'on reconnaît tout en y consentant. Chez saint Thomas, tout est envisagé par rapport à Dieu à l'image duquel l'homme a été créé, et vers lequel il doit tendre dans toutes ses actions.

Dans la culture moderne actuelle, l'épicurisme tient une très large place. L'usage de la nourriture n'a pas à être réglé par Dieu, pense-t-on, ni même de soi par la raison, mais par le seul plaisir. D'innombrables livres et une publicité envahissante exaltent les plaisirs de la table comme essentiels au bonheur; les plaisirs du palais sont, en fait, au centre de la vie d'un très grand nombre de personnes. Depuis à peine quelques décennies, la psychologie, la psychanalyse et la médecine psycho-somatique s'intéressent au phénomène croissant des déséquilibres du comportement alimentaire. La dépendance à la nourriture est la dépendance la plus commune : des millions de personnes en sont affectées. On a découvert la grande part que jouent les émotions et le stress dans les comportements alimentaires compulsifs. Il est très précieux de le savoir et d'en tenir le plus grand compte; cependant les meilleures thérapies psychologiques et médicales, dans la mesure qu'elles ne considèrent pas les aspects moral et spirituel de ces déséquilibres, ne peuvent pas leur apporter de solution vraiment adéquate, déterminant une véritable et profonde guérison.

Tous les moyens que suggèrent les différentes sciences humaines ne sont nullement à rejeter, mais ils ne peuvent fournir que des remèdes partiels, qui doivent être absolument complétés par une réhabilitation ou thérapie morale et spirituelle. En réalité, les différents troubles de comportement alimentaire, où l'on retrouve diverses espèces de gourmandise, doivent être d'abord perçus comme des maladies morales et spirituelles, sans aucunement mépriser leurs autres aspects.

Nous essaierons maintenant de mieux cerner la maladie morale de la gourmandise :

- dans sa nature

- dans ses formes principales

- dans ses espèces

- dans les vices qu'elle favorise et fait naître

- dans ses effets

- dans son portrait psychologique

- dans ses remèdes

1. La nature de la gourmandise

La gourmandise se définit comme un désir désordonné de boire et de manger. Le désir de se nourrir est tout à fait naturel; c'est dans la mesure où il est détaché de sa fin, qui est la conservation de la vie, le soutien et l'augmentation des forces du corps, qu'il est désordonné. Les animaux, comme les hommes, désirent leur nourriture; chez les animaux, leur désir de nourriture est réglé par l'instinct, tandis que chez les hommes il doit être réglé par la raison. Lorsque la raison ne contrôle plus le désir naturel que nous avons de la nourriture, notre appétit ne connaît plus d'autre règle sinon le plaisir que procurent le boire et le manger. Alors que l'instinct impose certaines limites à l'animal quant à l'absorption de nourriture, il n'en est pas ainsi pour l'homme qui peut désirer manger encore, alors qu'il est rassasié, c'est-à-dire alors que les besoins réels de son corps sont parfaitement comblés. En d'autres termes, la faim que nous ressentons et qui nous incite à manger peut être objective et correspondre à un besoin réel de l'organisme, et elle peut être subjective, ne correspondant pas à un besoin réel, mais plutôt à un besoin fictif d'ordre passionnel ou émotif. C'est ainsi qu'alors que son corps n'a nul besoin de nourriture, la colère ou l'anxiété ou la tristesse peut pousser une personne à absorber de grandes quantités de nourriture. Ce dérèglement alimentaire se rattache à la gourmandise qui recherche le plaisir, sans rapport avec la fin pour laquelle la nature l'a voulu.

Il y a gourmandise lorsque le désir de manger est excessif. L'excès dans le désir de manger peut être une véritable obsession et engendrer un comportement alimentaire compulsif. Dans ce type de comportement, la nourriture est recherchée non pour nourrir le corps, mais pour calmer une souffrance intérieure, pour diminuer l'angoisse de l'âme, pour compenser, par le plaisir de manger, la tristesse qui habite l'âme.

2. Les formes de gourmandise

Il y a deux formes de gourmandise : celle qui concerne la nourriture et celle qui concerne la boisson. On parle communément de gourmandise, lorsqu'il s'agit d'un dérèglement dans le désir de manger. Lorsqu'elle se rapporte à la boisson, on parlera plutôt d'ivresse, qui s'oppose à la vertu de sobriété, ou encore d'alcoolisme, qui est un terme plus général, englobant tous les troubles provoqués directement ou indirectement par l'abus des boissons alcooliques. Nous nous limitons ici à la gourmandise, en tant que désir désordonné de manger, bien que plusieurs caractères de ce dérèglement s'appliquent aussi à l'ivresse.

3. Les espèces de gourmandise

L'absorption excessive de nourriture qui fait suite au désir désordonné de manger n'est qu'une espèce de gourmandise. Comme nous l'avons dit, il peut y avoir excès dans la quantité de nourriture absorbée, sans qu'il y ait nécessairement gourmandise. L'excès peut être dû alors à des circonstances inhabituelles qui l'ont favorisé, ou encore à une erreur d'appréciation de son propre besoin. La gourmandise résulte toujours du désir habituel ou très fréquent de manger pour manger, de manger pour le plaisir de manger. Voilà pourquoi la quantité excessive de nourriture n'est pas l'élément essentiel de la gourmandise. Il n'est pas nécessaire de manger beaucoup pour être gourmand. Il peut se trouver une personne mangeant peu mais qui soit plus gourmande qu'une autre qui mange beaucoup; elle est plus gourmande si sa pensée habituelle tourne davantage autour de la nourriture. Par exemple, si la préoccupation de la nourriture lui fait consacrer des soins excessifs à la préparation de ses repas. Sans doute il faut préparer convenablement les repas, mais si j'y mets trop de soins et par suite trop de temps, c'est le signe que "le désir du ventre", comme disent les Pères, occupe trop de place dans mon esprit.

De même, je puis être plus gourmand, en mangeant peu, qu'une personne qui mange baucoup, si je cherche à ne me nourrir que de mets exquis, si le plus grand plaisir de mon palais me guide dans le choix des aliments. C'est ce que remarque finement C.S. Lewis dans son livre "Tactique du diable", au chapitre 17 portant sur la gourmandise. Screwtape (l'entortilleur) décrit à Wormwood (le suborneur) le plan qu'il doit exécuter pour réduire les âmes à l'esclavage de la gourmandise :

"La présomption avec laquelle tu parlais de la gourmandise, comme d'un moyen de s'emparer des âmes, ne fait que prouver ton ignorance. Ne sais-tu pas que, depuis cent ans, l'une de nos réussites les plus certaines est, sans nul doute, l'engourdissement total des scrupules dans ce domaine, à un tel point que tu auras de la peine à trouver, dans toute l'Europe d'aujourd'hui, une seule prédication sur ce thème, une seule conscience troublée par ce vice. Nous sommes arrivés à ce résultat, non pas en concentrant nos efforts sur la gloutonnerie, mais sur le raffinement de la gastronomie.

"Comme Glubose (la poix) te l'a probablement appris, la mère de ton élève en fournit un exemple excellent. Elle serait bien étonnée - et le sera un jour, je l'espère - si elle apprenait que toute sa vie est réduite à l'esclavage par cette forme de la sensualité; le phénomène demeure partiellement caché à ses yeux, parce qu'il ne s'agit jamais de grandes quantités de nourriture à la fois. Mais qu'importe la quantité, si nous pouvons asservir un palais et un ventre jusqu'à faire apparaître des récriminations, de l'impatience, de la dureté et de la préoccupation de soi-même?..."

Deux autres espèces de gourmandise concernent la circonstance de temps et la manière avec laquelle on mange. La préoccupation de la nourriture est une sorte de gourmandise lorsqu'elle fait anticiper l'heure normale du repas. On ne sait imposer à son estomac un peu d'attente: le désir de manger prédomine sur toute autre action que le devoir exigerait à ce moment-là. Le désir de manger peut être si ardent, si passionné à l'égard des aliments convoités qu'on les mange avec voracité : c'est la gloutonnerie.

Comme espèces de gourmandise, il y a donc le fait habituel de manger trop, de dépasser la mesure (d'outremanger). Il y a la préoccupation habituelle de la nouriture, qui fait appliquer trop de soins à sa préparation. Il y a encore la gourmandise des gourmets à la recherche des aliments les plus délicats. Il y a aussi le fait de manger impatiemment avant l'heure des repas. Il y a enfin le fait de manger avec voracité, comme un goinfre.

4. Les vices liés à la gourmandise

Tous les vices semblent reliés à la gourmandise, en ce sens que lorsqu'elle domine dans une personne, toutes ses vertus s'évanouissent, comme en témoigne S. Grégoire au livre XX de ses Morales. C'était l'avis des Pères du désert, auquels a fait écho puissamment Philoxène de Mabboug, qui soutient que la passion de la gourmandise engendre toutes les autres. "Cette passion infecte et abominable, nous assure-t-il, est la porte de tous les maux, et là où elle domine, elle est comme une grande porte largement ouverte, par laquelle entrent toutes les actions coupables. Car elle détruit toute vertu, elle empêche toute justice; et de toutes manières, elle est l'adversaire de tous les travaux divins. L'homme qui s'abaisse sous ce désir coupable ne peut recevoir le joug de la discipline du Christ. Lorsque le ventre est devenu le maître du corps, il le commande et l'asservit à toutes ses volontés, et au lieu du chemin qui fait monter au ciel, il lui montre un autre chemin qui fait descendre au schéol".

Au dire de Philoxène, dont l'approche de la gourmandise est essentiellement ascétique, "il n'y a pas de passion plus honteuse et plus abominable que "l'amour du ventre". L'amour du ventre n'a pas de semblable dans les autres passions, pense-t-il, si ce n'est en ceci qu'il est le père et le nourricier de toutes. Car de même que la racine porte les branches de l'arbre avec tout ce qu'il y a sur elles, de même aussi la gourmandise du ventre est la racine de tous les maux; et comme les branches et les rejetons proviennent de la racine, toutes les passions des convoitises proviennent d'elle: c'est elle qui les fait naître; c'est elle qui les fait grandir; c'est elle qui les nourrit; c'est elle qui les fait agir; c'est par elle que sont perpétrés tous les maux. Car c'est par elle que l'homme commence dans le chemin du mal, et elle est le premier pas qu'il fait pour sortir du chemin de la justice. De même que l'abstinence, c'est-à-dire le jeûne de tous les aliments est le commencement du chemin des luttes de la justice, de même aussi l'amour du ventre est le commencement des oeuvres de la honte".

Que le dérèglement du boire et du manger ouvre la porte à tous les vices, en provoquant la ruine de toutes les vertus, cela est vrai si l'on est conscient de tout le mal que peut faire à une personne une dépendance invétérée à la nourriture, et surtout aux boissons alcooliques. L'outre-mangeur et l'alcoolique oublient les interdits les plus sacrés et leurs engagements les plus solennels pour satisfaire la passion compulsive qui les domine. La gourmandise est comptée avec raison parmi les vices capitaux, parce qu'en tant que dérèglement du désir des jouissances sensibles se rapportant au toucher, elle entraîne une multitude d'autres vices. Nous ne pouvons pas dire cependant qu'elle exerce une réelle paternité vis-à-vis tous ces vices, car elle les occasionne plutôt qu'elle ne les produit.

Saint Grégoire assigne toutefois cinq filles à la gourmandise, cinq vices qui naîtraient de l'amour du ventre. Ce sont : "la sotte joie, la bouffonnerie, l'impureté, le bavardage et la stupidité de l'esprit" (Mor. lib. XXX, cap. 17). Quatre de ces vices se rapportent à l'âme, et un se rapporte au corps, c'est-à-dire l'impureté. C'est un fait que l'amour immodéré des plaisirs de la table, qui dispose le corps à la sensualité, est l'ennemi intérieur de la chasteté. Mais le "désir du ventre" fait plus de tort à l'âme qu'au corps. Ce désir désordonné s'attaque d'abord à l'intelligence qui, à cause de lui, perd sa pénétration, quand elle n'est pas complètement obnubilée, ce qui la mène à la stupidité. Les statistiques nous révèlent en fait, que la dépendance à la nourriture et à la boisson est responsable de graves désordres mentaux.

Non seulement l'intelligence, mais aussi la volonté est perturbée par le dérèglement du boire et du manger. La volonté, non plus orientée vers les biens aptes à lui procurer la joie, s'enlise dans des joies folles, aboutissant à d'amères déceptions.

Quel peut être le discours d'une personne qui a perdu sa liberté intérieure par une dépendance à la nourriture ou à la boisson? Du verbiage, du bavardage, vide de sagesse. Car la bouche parle de l'abondance du coeur. Même si une personne réussit à sauver la face, il arrive un moment où son discours la trahit et manifeste la passion qui l'asservit et qui remplit son esprit. La raison ne gouvernant plus la volonté et le discours, elle n'est plus capable de diriger l'agir, de le discipliner, de l'incliner à des actions sérieuses et sages. Il en résulte un agir burlesque dont nous avons une image dans le roi Hérode, qui a ridiculisé la Sagesse incarnée, Jésus-Christ.

5. Les effets de la gourmandise

1) Indépendamment de ce qu'elle coûte en pure perte de temps, d'argent et d'énergie, la gourmandise a d'abord des conséquences très fâcheuses pour la santé. Combien de maladies ne sont-elles pas dues aux deux espèces principales de la gourmandise, qui sont l'excès habituel de nourriture et le raffinement recherché dans les plaisirs de la table? L'alcoolisme qui relève de la gourmandise en tant que désir désordonné de boissons enivrantes, est responsable à lui seul de maux incalculables : maladies physiques pouvant être mortelles, surtout du foie et de l'estomac, déséquilibres mentaux, dégradation morale, criminalité. "Pour la famille et la société, les suites des désordres de l'alcoolisme sont aussi désastreuses: C'est la fin de la paix domestique, le commencement d'une foule d'attentats et de crimes de toute nature et le début d'une dégénérescence de la race qui, à chaque génération, s'accentuera de plus en plus".

Les effets négatifs de la gourmandise sur la santé sont reconnus par tous au point qu'un proverbe français affirme que "la gourmandise tue plus de gens que l'épée". Un médecin, le docteur Paul, disait par manière de boutade : "le tiers de ce que nous mangeons suffirait à nous faire vivre; les deux autres tiers servent à faire vivre les médecins". La pesanteur excessive du corps, qui gêne le bon fonctionnement de l'organisme, est un signe évident d'un dérèglement alimentaire.

2) La gourmandise fait, cependant, un tort plus considérable à l'esprit qu'au corps. Elle obscurcit l'intelligence et affaiblit la volonté. Enténébrant l'intelligence, elle l'empêche de se livrer à l'étude, à la recherche de la vérité, à la méditation; elle lui ferme l'accès à la sagesse. Assoupissant la volonté, la gourmandise se pose en adversaire de l'effort, du courage, de la discipline. Au lieu d'allumer au coeur l'idéal de nobles projets à réaliser, elle éteint la vie de l'esprit, en la réduisant à la médiocrité et à la paresse. De cette réduction des forces de l'âme par la gourmandise, Philoxène donne l'explication suivante : ... "Autant le corps s'épaissit par les aliments, autant il tire et fait descendre l'âme vers lui, et suspend à elle sa pesanteur, et lie et entrave les ailes de ses pensées"... La gourmandise prive donc l'âme, dans une large mesure, de sa liberté, en la rendant esclave du corps, qu'elle profane en le vautrant souvent dans l'impureté.

3) Plus encore que la vie physique, intellectuelle et morale, la gourmandise affecte la vie spirituelle. Elle empêche la prière. Elle répugne à la pensée même de la mortification. Elle ne veut pas entendre parler de pénitence. Elle ne s'oppose pas seulement aux vertus morales, mais par-dessus tout aux vertus théologales, et donc à la foi, à l'espérance et à la charité. C'est pourquoi les Pères du désert l'avaient tant en horreur. Ils y voyaient la première ennemie de la foi et des oeuvres de miséricorde, car ils avaient remarqué qu'elle ôte à l'âme le souvenir de Dieu et du Christ, qu'elle remplace par le souvenir des plaisirs de la terre, selon ce qu'avait déploré saint Paul dans sa lettre aux Philippiens :

"Il en est beaucoup - je vous en ai parlé souvent et maintenant j'en parle en pleurant - qui se conduisent en ennemis de la croix du Christ. Pour eux, l'aboutissement, c'est la perdition; pour eux, le dieu, c'est le ventre; et ils mettent leur gloire dans ce qui est leur honte, n'ayant de goût que pour les choses de la terre" (Philip. 3, 18-19).

"Quant au souvenir de Dieu, qui est le commencement de tous les biens, le désir du ventre est son adversaire, explique Philoxène, outre qu'il est aussi le commencement de tous les maux. De même donc que le souvenir de Dieu est au commencement du chemin du bien, de même le désir du ventre est au commencement du chemin de tous les maux. Et lorsque les deux commencements sont devenus adversaires l'un de l'autre, avec le premier vaincu sont vaincus tous ceux qui viennent après lui... La gourmandise, donc et la réplétion du ventre, enlève d'abord de l'âme le souvenir de Dieu; et lorsque le fondement a été déraciné, avec lui sont déracinés tous les biens".

6. Le portrait phychologique et moral du gourmand

Pour montrer concrètement les effets désastreux de la gourmandise aux plans physique, psychologique, moral et spirituel, le même auteur fait du gourmand un portrait qu'il a saisi sur le vif.

D'abord, le gourmand - il s'agit ici d'un gourmand caractériel - est d'un appétit insatiable. Son oeil qui convoite les aliments est incomparablement plus grand que son ventre. La convoitise qui naît de la vue des aliments n'a chez lui d'autre limite que l'incapacité physique d'en absorber davantage. Les choses se passent bien ainsi chez les mangeurs compulsifs. Mais écoutons Philoxène décrire le gourmand qu'il a sous les yeux:

"Jamais il n'est rempli par l'entassement des aliments. Plus il mange, plus il veut d'aliments; plus il boit, plus il désire de vins. Sa nourriture l'affame et ne le rassasie pas; sa boisson l'assoiffe et ne le désaltère pas. Plus il mange, le gourmand, plus il est affamé; plus il boit, plus il est assoiffé. Il n'y a pas de fin à l'amour du ventre. Lorsqu'il a été rempli d'un premier aliment, comme ce n'est pas son besoin qu'il s'est proposé de satisfaire, mais son désir, il en demande un autre pour lui et qui soit meilleur que le premier; et de nouveau, lorsqu'il a pris de celui-là pour satisfaire son désir, il en envisage un autre qui soit plus agréable et plus savoureux. Et ainsi, successivement, sur tous les aliments passe sa gourmandise; et par aucun elle n'est remplie. Et s'il semble qu'il a été rassasié et qu'il a retenu sa main de prendre un aliment, ce n'est pas son désir qui a été rassasié, mais son ventre qui a été rempli et qui n'accepte plus.

Le gourmand voudrait bien que son ventre fût aussi large que son désir et son estomac aussi grand que son oeil, afin de pouvoir amasser tout ce qu'il désire et le mettre dans son garde-manger percé!... Le Créateur, pour réprimer le désir des gourmands, a fait le ventre d'une mesure limitée, pour qu'au moins par nécessité sinon de bon gré, ils soient retenus dans leurs convoitises. Lorsque la volonté a voulu apporter beaucoup de choses et que la cavité du ventre ne les reçoit plus, l'exigence du désir lui est forcément interdite; bien que la volonté désire, la petite cavité qui ne peut pas accepter l'empêche. Car si la cavité du ventre qui reçoit leurs convoitises était aussi vaste que la volonté des gourmands, la mer et le continent et tout ce qu'ils contiennent ne leur suffiraient pas..."

La gourmandise se définissant surtout par une préoccupation habituelle de la nourriture, la pensée du gourmand est pour ainsi dire obsédée par la nourriture. Tout son être en arrive à être entièrement soumis à la nourriture dont il s'est fait l'esclave.

"Sa main, observe Philoxène, est sur la corbeille proche, et son esprit, sur une table lointaine; il est chargé dans sa droite et dans sa gauche, et ses deux mains ne suffisent pas à offrir du combustible au feu qui est en lui. Tous ses membres servent la dure maîtresse, qu'il a mise sur lui volontairement, sans y suffire; il la sert tout entier; ses yeux, ses mains, ses pieds, se sont faits ses serviteurs, sans en être capables. Dans ses actions privées, c'est à elle qu'il pense; dans ses actions publiques, c'est pour elle qu'il court; et elle est servie comme une maîtresse, sans être rassasiée...Le gourmand voudrait bien avoir d'autres membres qui puissent servir la maîtresse qu'il s'est donnée."

Parce que la gourmandise est une forme envahissante d'égoïsme, le gourmand est habituellement jaloux de ses voisins de table; il lui semble que ce qu'ils mangent lui est soustrait. Il voudrait tout avoir pour lui. Il souhaite en son coeur que les autres s'abstiennent de porter la main sur tel ou tel aliment qu'il convoite :

"L'oeil du gourmand regarde aussi son voisin de table, et il le regarde d'un oeil jaloux : pourquoi a-t-il plus à manger ? Et peut-être même qu'au-dedans de sa pensée il compte ses morceaux et se demande : pourquoi la portion qui lui a été servie est-elle plus grande que la mienne ? Car son ventre reçoit les aliments, et sa pensée est occupée de son voisin qui est assis avec lui. Car la méchanceté de l'amour du ventre étant répandue sur tout, son oeil est méchant aussi pour celui qui est près de lui... Il ne lui dit pas ouvertement : ne mange pas; car cela, il est retenu de le dire par sa honte ; mais sa pensée, son désir, c'est ceci : plaise à Dieu qu'il retienne sa main ! afin qu'il y ait assez pour sa propre gourmandise de ce qui est sur la table."

Il n'est pas difficile d'imaginer quel est le sujet de conversation préféré du gourmand. Il ne saurait parler d'autre chose avec plus d'intérêt et d'ardeur que des aliments :

"Sa conversation est toute entière dans son ventre et tous ses sujets d'entretien ont trait à cela... Car avant de manger, il lui est agréable de penser à manger, et bien qu'il ne soit pas à table, il y est par la pensée, et bien qu'il ne prenne pas de nourriture en fait, par sa pensée et sa parole, il est auprès d'elle tout entier. Le commencement et la fin de sa parole sont empruntés de son ventre ; c'est par lui qu'il commence et par lui qu'il finit, c'est lui qui est le sujet de son entretien."

L'amour du ventre repliant le gourmand sur lui-même le rend absolument incapable d'aimer vraiment. "Car voici les lois de celui qui est asservi à son ventre : il n'aime personne véritablement, et s'il lui arrive d'aimer, c'est l'esclave et le serviteur de son désir qu'il aime, et encore autant qu'il satisfait ses plaisirs".

Par sa recherche excessive du plaisir ou de l'effet sédatif que procure la nourriture, et par le comportement alimentaire déréglé que cette recherche entraîne, le gourmand compromet sa santé physique. S'il en prend conscience, il se préoccupe de trouver les meilleurs remèdes à ses maladies, pourvu que ces remèdes soient sans douleur, c'est-à-dire qu'ils ne comportent pas de restriction dans la quantité et la qualité de nourriture dont il ne saurait se passer; en somme, pourvu que soient exclus comme remèdes à sa gourmandise le jeûne et l'abstinence. La gourmandise, estime Philoxène d'après ce qu'il a pu observer, dispose le gourmand à l'hypocondrie. Ce qu'il exprime en ces termes :

"S'il lui vient un petit bouton sur le corps, c'est une tumeur grave; s'il lui arrive une légère lassitude, c'est une maladie dangereuse et grave. Dans la moindre indisposition, il trouve une raison de suspendre ce qui devrait être sa seule raison de vivre. Il est zélé pour tout, excepté pour servir Dieu. Même sans avoir de maladie, il s'efforce de se montrer malade pour qu'il ne lui soit pas fait trop de reproches d'avoir cessé ses devoirs religieux. Il ressasse ses douleurs devant tout le monde. Une maladie bénigne et sans gravité, il la grossit et l'augmente...

"Le gourmand se préoccupe de la santé de son corps, et bien qu'il ait auprès de lui le moyen de fermer la source de ses douleurs, qui est de réprimer un peu sa gourmandise, il erre à la recherche d'une guérison en dehors de lui. Si tu lui conseilles de diminuer un peu sa nourriture et de se garder de l'excès de l'huile et du vin, il te regarde comme un ennemi de sa vie ; il vaut mieux pour lui endurer des douleurs que de résister au ventre si peu que ce soit; il prend sur lui les longues maladies, pourvu que ce soit avec la nourriture, sinon il vaut mieux pour lui manger qu'être guéri"...

7. Les remèdes à la gourmandise

Quels sont les remèdes à la gourmandise?

1) Le premier remède consiste à bien connaître l'ennemi, qui est une fausse faim, c'est-à-dire non pas la faim fondée sur le besoin réel de l'organisme, mais fondée sur le désir qui porte à absorber de la nourriture ou de la boisson d'une façon désordonnée et très souvent compulsive.

2) Selon les Pères, la gourmandise n'est pas seulement un problème d'ordre physique, psychologique et moral, mais elle est par-dessus tout un problème spirituel, c'est-à-dire un problème religieux. Car elle constitue un obstacle fondamental à la relation vitale avec Dieu, qui s'enracine dans les vertus théologales. La gourmandise est l'ennemie de la foi en Dieu, et du désir de Dieu qui est en nous le souffle de la vertu d'espérance, ainsi que de l'amour de Dieu et du prochain. Comment est-elle en nous l'ennemie de la foi en Dieu? C'est en nous repliant sur nous-mêmes, sur notre ventre, qui devient alors le centre de la vie, le sujet de nos préoccupations les plus vives. Ce qui doit être premier en nous, c'est le désir de Dieu, tant nous avons besoin à chaque instant de Dieu; toutes nos actions, pour être bien ordonnées, doivent se subordonner à ce premier désir. La gourmandise inverse cet ordre, en subordonnant tous nos autres désirs au désir du ventre, comme si manger et boire était la première et fondamentale solution à tous nos problèmes. Dans une personne dominée par l'amour du ventre, qui est par suite largement préoccupée par la nourriture, comment l'amour de Dieu et du prochain peut-il s'épanouir? Les Pères soutiennent que ce n'est pas possible. Ils affirment qu'en raison de son égoïsme foncier, le gourmand n'est pas capable d'aimer véritablement Dieu, détrôné dans sa pensée par son ventre ; et il n'est pas davantage capable d'exercer la miséricorde à l'égard de son prochain, dont son égoïsme l'empêche de discerner les besoins.

Pour guérir de la gourmandise, il faut prendre conscience du désordre spirituel qu'elle produit en nous, et nous appliquer vigoureusement, avec la grâce de Dieu, à restituer l'ordre fondé sur la primauté du désir de Dieu, et donc sur la primauté pratique des vertus de foi, d'espérance et de charité.

Parce que nous nous trouvons dans le domaine de la grâce, la restitution de la primauté du désir de Dieu suppose le recours à la prière, qui doit tendre à devenir continuelle, la prière consistant essentiellement à penser à Dieu en l'aimant. La prière est à la portée de tous les hommes, appelés à entrer, par ce moyen, en relation constante avec Dieu. Même si cela peut paraître sans rapport avec la nourriture il n'en demeure pas moins que la prière est le remède fondamental à la gourmandise, comme elle l'est aussi pour toutes les autres maladies de l'âme.

Avec la prière, sont à la disposition des chrétiens, dans l'ordre de la grâce, les moyens les plus puissants qui puissent exister pour guérir de la dépendance à la nourriture. Ces moyens, donnés au monde par Jésus-Christ, sont les sacrements de pénitence et d'eucharistie, qui sont des sacrements de pacification et de guérison intérieure.

3) La gourmandise, en tant que désordre moral, s'oppose à un comportement alimentaire équilibré assuré par les vertus d'abstinence et de sobriété, qui se rattachent à la vertu cardinale de tempérance. Comment passer de la gourmandise à une juste modération dans le boire et le manger? Ces excellents connaisseurs de l'âme humaine que furent les maîtres spirituels du christianisme affirment, en s'appuyant sur leur expérience personnelle et sur leur expérience des âmes, que c'est par une sage pratique du jeûne qu'on peut arriver le plus rapidement, avec l'aide du Seigneur qui ne saurait manquer, à passer de l'esclavage de la gourmandise à la maîtrise de soi en regard de la nourriture. Entre autres, saint Ignace, grand maître du discernement spirituel, propose le jeûne précisément comme moyen privilégié de discernement du juste milieu :

"Tout en veillant à ne pas tomber malade, enseigne-t-il, plus on supprimera de ce qui est normal, plus vite on arrivera au juste milieu qu'il faut garder dans la nourriture et la boisson. Cela pour deux raisons. Premièrement : en faisant ainsi effort et en s'y disposant, on sentira souvent davantage les connaissances intérieures, les consolations et les inspirations divines, pour découvrir le juste milieu convenable. Secondement: si l'on voit que, dans cette abstinence, on a moins de force physique ou que l'on est moins dispos pour les exercices spirituels, on arrivera facilement à juger de ce qui est plus utile pour soutenir le corps." (E.S. no 213).

Cet enseignement de saint Ignace sur la fonction curative du jeûne est conforme à celui des Pères, qui assignent au jeûne une place de premier ordre non seulement pour acquérir la maîtrise de soi et sortir des ténèbres spirituelles causées par la gourmandise, mais surtout comme étant le premier échelon de l'échelle de toutes les vertus, la gourmandise étant, selon plusieurs d'entre eux, la porte ouverte à tous les vices.

4) Le grand médecin des âmes, celui-là seul qui est capable de guérir toutes et chacune des maladies de l'âme, c'est Jésus-Christ. Jésus-Christ s'est appliqué à guérir les maladies morales de l'humanité par sa doctrine et surtout par l'exemple de sa vie. La guérison de quelque vice que ce soit exige, selon l'évangile de Jésus, le renoncement à son objet, c'est-à-dire la décision de s'en détourner avec une volonté ferme, un engagement sérieux dans la voie de la pénitence. Jésus-Christ n'est pas un médecin comme les autres, car en nous prescrivant les remèdes, il nous donne la force de le mettre en pratique, si nous voulons bien nous attacher à Lui de toute notre âme avec une confiance totale. Les remèdes qu'il nous donne, il se les a prescrits d'abord à lui-même, de sorte qu'en le regardant agir, nous apprenions comment il faut nous comporter pour être en parfaite santé morale. C'est pourquoi saint Ignace propose, comme règle de tempérance, de regarder Jésus manger et de tâcher de l'imiter:

"Pendant les repas, considérer le Christ Notre-Seigneur comme si on le voyait manger avec ses Apôtres, sa façon de boire, de regarder, de parler; et tâcher de l'imiter. De la sorte, la partie supérieure de l'esprit sera occupée à considérer Notre-Seigneur, et la partie inférieure à la réfection du corps, et on réalise ainsi un accord et un ordre plus parfaits dans la façon de se comporter et de se gouverner." (E.S. no 214)

5) Il est entendu que la gourmandise n'est pas seulement un désordre spirituel et moral - ce qu'elle est foncièrement - mais qu'elle est aussi un désordre psychologique et physique.

Le remède au désordre psychologique qui concerne la préoccupation et le désir de manger et de boire sans réel besoin consiste à prendre un peu de recul et à focaliser l'attention de notre esprit sur ce désir désordonné à la lumière de la raison. Est-ce que ce qui me pousse à manger présentement est vraiment raisonnable ? Mon corps a-t-il vraiment besoin de se nourrir actuellement pour soutenir ses forces ? Je dois ainsi faire appel à mes ressources intérieures de réflexion et de simple bon sens pour ne pas tomber dans l'esclavage de la nourriture et de la boisson, en me raisonnant, en me commandant à moi-même une attitude contraire; en évitant, dans la mesure où je le puis, tout ce qui favorise ma gourmandise, en ce qui a trait, par exemple, à certains aliments qui allument en moi le désir de manger, et aussi à certaines circonstances ou rencontres qui ne sont pas inévitables.

La gourmandise causant en moi une inversion psychologique qui asservit mon esprit à mon corps, je dois m'appliquer à corriger cette inversion, à me remettre à l'endroit psychologiquement, de manière à conquérir ou à reconquérir ma liberté spirituelle. Le désir ardent d'être libre, d'être, en l'occurence, dégagé de l'esclavage détestable de la nourriture, si je le cultive, ne peut que m'aider dans le combat qu'il me faut mener pour être, dans ce domaine, maître de moi-même.

D'autre part, la considération des nombreuses maladies physiques provoquées par la gourmandise doit aussi m'aider à m'en détourner. Les motivations de bonne santé et d'hygiène sont non seulement utiles pour guérir de la dépendance à la nourriture, mais encore elles sont nécessaires. Toute personne sensée veut être en bonne santé; il s'agit donc d'en prendre les moyens concrets. Aux considérations de bonne santé, exigeant un comportement alimentaire équilibré et un minimum d'exercices physiques, il n'est pas indifférent de joindre, comme motivation, l'idéal que je poursuis, c'est-à-dire la fécondité de ma vie au service de Dieu et de la société. Comment pourrai-je avoir une vie féconde humainement et spirituellement, et par suite heureuse, en étant ou demeurant esclave de la nourriture ? Tout cela doit m'engager à m'imposer, - sans doute avec le conseil de mon médecin et de spécialistes en alimentation - une discipline personnelle en ce qui concerne la quantité et la qualité de ma nourriture. C'est précisément ce que saint Ignace nous recommande de faire dans sa huitième règle pour s'ordonner désormais dans la nourriture :

"Pour supprimer tout désordre, il est excellent, après le déjeuner ou après le dîner, ou à un autre moment où l'on ne sent pas d'appétit, de se fixer pour le déjeuner ou le dîner suivant, et ainsi de suite chaque jour, la quantité de nourriture qui conviendra. Cette quantité, aucun appétit ni aucune tentation ne doit la faire dépasser. Au contraire, pour mieux vaincre tout appétit désordonné et toute tentation de l'ennemi, si l'on est tenté de manger plus, que l'on mange moins". (E. S. no 217).

6) Pour guérir de la gourmandise ou de la dépendance à la nourriture, outre ces moyens surnaturels et naturels intérieurs, il ne faut nullement mépriser tout ce qui peut nous aider au plan des ressources extérieures : accompagnement spirituel et psychologique, soutien de personnes expérimentées, soutien de groupes comme les Outremangeurs anonymes (O.A.) et les Weight Watchers, techniques d'exercices favorisant la sérénité, le calme intérieur, le contrôle des émotions et du stress.

Ainsi, dans la conscience des limites des différentes démarches à entreprendre en vue de la guérison, il faut savoir allier aux ressources spirituelles ce que nous offrent aujourd'hui, en fait de remèdes, la science et les techniques humaines. Le danger actuel le plus grand est d'oublier ou de refuser le remède absolument fondamental et essentiel pour la guérison des maladies de l'âme, qui est, comme l'ont souligné les Pères, la foi en Dieu et en Jésus-Christ. Tous les remèdes naturels éprouvés sont bons, et on ne doit pas hésiter à y recourir, sachant toutefois qu'ils restent limités, et que pour un guérison de l'âme en profondeur, un travail de conversion est nécessaire, un travail ordonné à l'ouverture de l'âme à l'action salvatrice et médicinale de Jésus-Christ. ?

J.R.B.

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Sources principales

  • Vies des Pères du désert, 9 tomes, Paris 1856.
  • Cassien, Conférences et Institutions monastiques.
  • S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, Sources Chrétiennes, éd. du Cerf, 1950
  • Philoxène de Mabboug, Homélies, Sources Chrétiennes, no. 44, éd. du Cerf, 1956
  • S. Thomas d'Aquin, IIa IIae, q. 148
  • S. Ignace de Loyola, Exercices Spirituels
  • C.S. Lewis, Tactique du diable, Foi Vivante, Delachaux et Niestlé, 1967
  • Luis Jorge Gonzalez, Terapia Spirituale, libreria editrice Vaticana, Roma, 2000.
YT Source http://www.lumenc.org/yt/malgourmandise.html

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