www.lumenc.org DUCCIO di Buoninsegna, Guérison de l'aveugle / Healing of the Blind Man, 1308-11, Detail, Tempera on wood, 43 x 45 cm, National Gallery, London
  Les maladies de l'âme

Qu'entend-on par "maladies de l'âme"

Introduction aux maladies de l'âme

L'art médical spirituel selon Philoxène de Mabboug

L'orgueil

L'Ennui ou la dépression spirituelle (l'acédie)

La Tristesse

La Colère

L'Inquiétude

La Jalousie

Le Mensonge

L'Angoisse

La Gourmandise

La Cupidité ou l'avarice

Les Désordres de Nature Sexuelle ou La Luxure

La dépendance affective

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La Colère

La colère est une maladie de l'âme habituellement liée à la sclérocardie (dureté de coeur), qui s'enracine dans l'impatience et l'orgueil. Le colérique veut dominer, primer partout; pour peu que son orgueil vienne à être blessé, il ne se contient plus.

La colère, en plus de l'esprit de domination, se relie fréquemment aussi à un esprit de possession et à un esprit vindicatif. L'enfant, qui n'a pas encore appris à partager et à qui on enlève son jouet, revendique son bien par une petite crise de colère. De même, l'adulte, pour lequel l'avoir importe pardessus tout, ne tolère pas de perdre ce qu'il a acquis; il en veut non seulement à ceux qu'il juge responsables d'une perte éventuelle mais même à ceux qu'il considère comme des adversaires qui menaçent son avoir. Sa colère peut allumer contre eux une véritable guerre sourde ou ouverte. La colère qui s'enracine dans l'esprit possessif trouve un large domaine d'application dans l'ordre affectif; c'est alors la passion de jalousie qui engendre la colère. La colère des personnes jalouses, intimement blessées dans leur attachement affectif excessif, a des effets souvent terribles; en raison de la passion qui les aveugle, elles deviendront méchantes, elles s'en prendront à la réputation de leurs opposants et pourront s'en prendre même à leur vie. Par ailleurs, il arrive que la jalousie mise en échec dans ses prétentions de possession conduise à la dépression et soit une cause de suicide.

À partir des impulsions qui naissent de l'esprit de domination et de l'esprit de possession se forme une sorte d'armée qui est celle des vindicatifs. Ce sont ceux que la colère soulève à la moindre insulte ou à la moindre manifestation d'injustice. Certes, il est naturel de ressentir de l'indignation devant l'injustice et de réclamer réparation. Dans une telle situation cependant les vindicatifs prennent les devants et veulent se faire eux-mêmes justice. Derrière les grands mouvements de rébellion sociale et de violence, il y a toujours eu une immense colère prête à éclater ; les agitateurs politiques ne l'ignorent pas.

La maladie spirituelle de la colère est dangereuse, parce qu'elle détruit la paix intérieure et la paix extérieure, et aussi parce qu'elle est contagieuse, la colère de l'un se communiquant à un autre surtout dans les milieux fortement marqués par l'esprit communautaire. Pour guérir cette maladie, il faut la connaître, et pour la connaître, il ne faut pas se faire illusion. Il faut se voir soi-même d'une façon objective de manière à reconnaître ses torts. Celui qui reconnaît ses manquements et ses torts sera sûrement moins porté à grossir ceux des autres, il sera moins disposé à se fâcher de tout. Tel est le premier remède qu'il faut appliquer à cette maladie.

Un deuxième remède est de se garder d'agir pendant la colère, et même de parler, parce qu'on serait alors mûs par la passion, et on risquerait d'agir et de parler d'une façon insensée et, par conséquent de commettre de graves fautes dont on aurait à se repentir. Si la colère tend à se manifester et qu'on a peine à la contenir, il sera sage de s'éloigner et d'attendre qu'elle soit calmée avant d'adresser la parole, fût-ce à un enfant.

Un troisième remède est de bien réfléchir que la colère ne résout aucun problème. Au lieu d'en résoudre, elle en crée à chaque fois un nouveau. Il ne sert donc absolument à rien de se mettre en colère. La peur engendrée par la colère est une bombe à retardement : son explosion ne peut que causer de grands dommages.

Un quatrième remède, si on s'est laissé emporter par la colère, est de ne pas tarder à réparer sa faute, en reconnaissant franchement qu'on a eu tort de se fâcher. Il ne faut pas hésiter à s'excuser de son impatience, et si nécessaire, à demander pardon d'une parole injurieuse ou blessante qui a pu échapper. C'est un devoir de justice que de soulager les coeurs que l'on a pu blesser.

Un cinquième remède est de faire de fréquents actes de douceur et d'humilité pour combattre le penchant qu'on pourrait avoir à la colère. Il faut tâcher d'être aimable et de répandre le bonheur autour de nous. Par l'application de ce remède, saint François de Sales est devenu un modèle de douceur.

Un sixième remède absolument indispensable pour guérir d'une disposition maladive à la colère est de porter grande attention à ses impressions, à ses sentiments et à ses pensées, où la colère se tient comme en embuscade prête à foncer sur la première personne osant nous contrarier. Par cette attention sur les mouvements de son coeur, on demeure en garde et il devient aisé de les maîtriser.

Un septième remède est de corriger dans sa racine la disposition qu'on a de donner toujours tort aux autres et de croire qu'ils ont l'intention de nous offenser. Il faut plutôt s'appliquer à leur prêter de bonnes intentions et à les excuser. D'autre part, il ne faut jamais écouter les mauvais rapports, qu'on ne peut pas contrôler objectivement, car rien n'est plus propre à exciter la colère et à semer la division.

Enfin, il ne faut jamais se décourager dans la lutte que nous devons engager contre la colère, car il s'agit d'une maladie tenace qui plonge de profondes racines dans le coeur. Ce n'est qu'avec l'aide Dieu, incarné en Jésus-Christ, qu'on peut guérir parfaitement de cette maladie, car c'est de son divin Coeur doux et humble que coule sur les âmes qui l'implorent la source rafraîchissante et pacifiante de la douceur et de l'humilité.

J.R.B.


La Colère

Qu'en est-il de la colère ? Vaut-il mieux laisser libre cours à sa colère ou la réprimer ? Est-il juste de penser que la colère est davantage une source d'énergie qu'une force destructrice ? D'où vient la colère ? Quels sont ses effets ? Est-il possible de la contrôler ? Si oui, comment ?

La réponse à ces questions sera différente selon qu'on envisage la colère du strict point de vue de la psychologie moderne ou d'un point de vue plus vaste qui, sans mépriser les données de la psychologie, porte grande attention à son aspect moral et spirituel.

La colère en psychologie

Sur le plan purement psychologique, sans référence à l'ordre moral, c'est-à-dire au bien ou au mal moral, la colère est définie comme une émotion habituellement saine, mais difficile à maîtriser. Louise Careau, psychologue au Centre d'orientation et de consultation psychologique de l'université Laval, présente ainsi, sur le site internet de la dite université, l'émotion de la colère :

" Nous savons tous ce qu'est la colère et nous l'avons tous déjà ressentie, que ce soit sous forme de léger agacement ou de rage fulminante. Bien qu'elle soit perçue comme une émotion négative et laide, et que, dans notre culture, on nous ait souvent appris à la réprimer, la colère est une émotion humaine tout à fait naturelle, habituellement saine. Elle peut nous être bien utile car elle nous motive et nous donne de l'énergie pour surmonter les obstacles, résoudre des problèmes et atteindre des buts. Cependant, lorsque la colère devient hors de contrôle et destructive, elle peut entraîner des problèmes à l'école, au travail, dans nos relations interpersonnelles et nuire à notre qualité de vie. La maîtrise de nos émotions négatives est la clé du bien-être affectif. On ne peut pas éviter les sentiments pénibles, car ils font partie de la vie, mais pour se sentir bien, il importe de contenir ces orages qui occupent toute la place dans notre esprit. Mais attention : facile à dire mais difficile à faire ! De toutes les émotions, la colère est la plus rebelle et la plus difficile à maîtriser ".

En psychologie, l'émotion de la colère non contrôlée devient donc négative et destructive. Ce qu'elle détruit, c'est la qualité de vie, le bien-être. Si la colère n'est pas maîtrisée, on ne se sent pas bien… Tout cela est certes vrai, mais ne correspond qu'à un aspect partiel de la colère, ne rendant pas compte de ses implications morales et spirituelles. A ne pas les considérer, il est impossible de saisir dans quelle mesure la colère peut être bonne ou mauvaise ; lorsqu'elle est bonne, jusqu'à quel point elle est utile et même nécessaire ; et lorsqu'elle est mauvaise, s'affirmant comme un vice, quels en sont les effets toujours nuisibles et même désastreux. A ne traiter la colère que comme une émotion très difficile à contrôler, la psychologie peut sans doute donner de bons conseils pour en assurer la maîtrise, mais elle demeure totalement impuissante à appliquer à la maladie morale de la colère les remèdes qu'elle exige.

C'est bien ce qu'il ressort de la présentation que fait de la colère madame Louise Careau. Les causes qu'elle assigne à l'émotion de la colère sont les sentiments de frustation et de déception, les menaces à la sécurité, l'hostilité manifestée par le langage et les attitudes, les inquiétudes, les difficultés personnelles, les souvenirs d'expériences traumatisantes, la vulnérabilité due au tempérament et à la constitution génétique, enfin les influences venant de la culture. Tous ces sentiments, expériences pénibles et douloureuses, limites d'ordre personnel et culturel, constituent sans doute des terrains propices et des prétextes à la colère, mais n'en sont pas les causes les plus profondes.

Au chapitre des moyens pour contrôler et surmonter l'émotion négative de la colère, les conseils donnés par madame Careau sont excellents au point de vue psychologique mais nettement insuffisants pour quiconque veut se libérer du vice de la colère, c'est-à-dire la maîtriser parfaitement. Les moyens qu'elle suggère sont, en réalité, les premiers pas qu'il faut faire pour acquérir la liberté intérieure vis-à-vis l'émotion de la colère. D'abord en prendre conscience, puis prendre du recul en face de la situation qui l'a provoquée. Avant d'entreprendre une discussion qui risque de s'envenimer, il est opportun de se retirer, de se distraire, de relaxer, en somme de se calmer. Ce n'est que dans une atmosphère détendue qu'une discussion positive peut s'établir. Une fois le calme rétabli en soi, un vrai dialogue suppose une écoute mutuelle, après laquelle les points de vue pourront s'échanger objectivement, clairement, en se fondant sur la réflexion et non sur une émotivité aggressive. Pour être conforme à la dignité humaine, la volonté de faire respecter ses droits exige qu'on respecte soi-même ceux des autres ; ce que l'émotion de colère non contrôlée rend impossible.

Personne ne peut être en désaccord avec ces conseils judicieux. Mais comment puis-je parvenir à ce calme qui permet de m'affirmer respectueusement, si la colère gronde sans cesse au fond de mon coeur, si elle demeure toujours en moi comme un feu sous la cendre, si, dépassant ce que serait une émotion plus ou moins transitoire, elle habite mon esprit, fait une pression continuelle sur ma volonté au point qu'elle lui ravit sa liberté et la force à consentir à des actes inconsidérés ?

La colère vue par les philosophes de l'Antiquité

Les philosophes anciens étaient en même temps de grands psychologues : c'était au temps où la psychologie, qui étudie l'âme, ses facultés, ses actions et passions, était une partie intégrante de la philosophie. La morale n'était pas davantage détachée de la philosophie que la psychologie, qui lui offrait la matière de son étude : les actes humains formellement considérés par rapport à la fin de la vie humaine, le bonheur. La morale exposait, sous le nom de vertus, les bonnes dispositions nécessaires pour atteindre le bonheur, et elle montrait dans les vices les mauvaises dispositions de l'âme, compromettant son bonheur ou le ruinant complètement.

Les deux plus grandes figures des philosophes anciens furent Platon et Aristote. Tandis que Platon pensait que le philosophe ne pouvait atteindre la vérité des choses qu'en référence aux idées divines, dont elle procède, Aristote était beaucoup plus attentif aux réalités concrètes, objets de notre expérience. Sa connaissance de l'âme humaine se basait avant tout sur l'observation des actes provenant de ses facultés. A l'encontre de l'approche platonicienne marquée par l'idéalisme de la pensée, celle d'Aristote se voulait réaliste. Cherchant toujours à mieux comprendre la nature des choses, l'acuité et la profondeur de son intelligence en ont fait le Philosophe par excellence.

Pour Aristote, à partir de l'observation qu'il en a faite, la colère est une passion de l'âme qui l'entraîne à la vengeance. Par passion, il entend un mouvement de l'âme ne procédant pas de la raison, par lequel elle réagit immédiatement à ce qui lui arrive. Si les passions ne procèdent pas de la raison, en ce sens qu'elles ne sont pas commandées par elle, elles ne s'y opposent pas, de soi, comme des mouvements contraires ; pour qu'elles ne deviennent pas des sources d'anarchie intérieure, la raison doit conserver son autorité souveraine sur elles. Il est évident qu'il ne pourrait jamais exister d'équilibre et de paix intérieure, si les passions s'affirmaient contre la raison ou prétendaient dominer sur elle. Les passsions sont des instruments dont l'âme humaine est pourvue et qui, pour remplir leur fonction naturelle, doivent être maniées par la raison et lui demeurer soumises. Les passions ont été mises par l'Auteur de la nature dans l'homme au service de la raison, et non la raison au service des passions.

Au lieu de passions, les psychologues parlent aujourd'hui d'émotions, mais le terme de passion est plus riche de sens, parce qu'une passion n'est pas une réalité purement sensible comme le pourrait être une émotion. Une passion est une sorte de réponse spontanée à la fois des facultés sensibles et intellectuelles, devant ce que la personne humaine perçoit comme un bien ou un mal. Les passions se rapportent toutes ainsi au bien ou au mal. Il n'y a pas de passions proprement dites chez les animaux, comme le remarquait Sénèque, bien qu'il y ait des réactions naturelles qui leur ressemblent. L'instinct leur indique ce qui est bon ou mauvais pour eux. Ils fuient spontanément le danger. Les animaux plus puissants se nourrissent des plus faibles, dont ils font leur proie. Ils ont tous des mécanismes naturels de défense, dont ils se servent au besoin d'une façon qui peut nous paraître cruelle. Leur agressivité est mesurée par leur instinct et correspond toujours à la satisfaction d'un besoin ; ils ne sont pas animés, à proprement parler, par une passion de colère. A la différence des animaux, dont la " colère ", si l'on tient à leur appliquer ce terme, ne dure pas, parce qu'elle est réglée d'une façon instinctive par l'intelligence divine, la colère chez l'homme, lorsqu'elle refuse le contrôle de la raison, peut durer longtemps et même empoisonner toute sa vie .

Parce que les passions de l'âme se rapportent au bien ou au mal, les passions fondamentales sont l'amour du bien et la haine du mal. En présence d'un bien qu'elle possède, l'âme se réjouit spontanément : elle éprouve une passion de joie. Si elle ne possède pas le bien qu'elle considère, l'âme y tend par la passion du désir. S'agit-il alors d'un bien difficile à posséder mais possible à obtenir, l'âme y tend par l'espoir. Si le bien qu'elle désire est à ce point difficile qu'il est jugé impossible à obtenir, l'âme désespère : c'est la passion du désespoir.

Par contre, en présence d'un mal qui l'afflige actuellement, l'âme éprouve de la tristesse : la colère est reliée à cette passion de tristesse. Devant le mal qui l'afflige, elle est triste alors, mais d'une tristesse qui l'engage à s'en venger, car elle perçoit cette vengeance sous l'aspect d'un bien : un bien difficile mais en même temps possible à obtenir, et dont l'obtention lui apparaît comme une remède à sa tristesse.

Telle est l'analyse que fait Aristote de la colère. Dans la colère, l'âme affligée par un mal, qu'elle considère injustifié, cherche à s'en venger pour rétablir la justice. La colère est donc, dans l'être humain, une passion toute relative à son sens naturel de la justice. C'est la passion qui réclame, au fond de chaque personne, que ses droits soient respectés, et s'ils sont violés, qu'ils soient entièrement réparés. C'est la passion de colère qui désire que les offenses qui nous sont faites soient punies. Mais cette passion de colère, s'inscrivant toute entière dans une tension intérieure pour que triomphe la justice, est de toutes les passions la plus ambiguë, parce que ce qu'elle perçoit comme un mal insupportable devant lequel elle se dresse pour s'en venger n'est pas toujours un véritable mal. Une chose insignifiante, un manque d'égard involontaire, peut être perçu comme une injure et provoquer de la colère. Étant donné que la colère se fonde souvent sur des motifs très subjectifs, ce n'est pas une passion simple. Saint Thomas d'Aquin, se référant surtout aux écrits d'Aristote , dont il manifeste une très large connaissance, citant aussi beaucoup d'autres maîtres profanes et ecclésiastiques, en a fait une étude approfondie, qui demeure dans presque toutes les questions qu'il aborde du plus haut intérêt.

La colère selon saint Thomas d'Aquin

- la complexité de la colère

Pour saint Thomas, la colère n'est pas une émotion simple, comme certains psychologues actuels semblent le penser. C'est une passion causée par plusieurs autres passions : la tristesse, le désir et l'espoir. Son assouvissement procure à l'âme endolorie un plaisir qu'elle recherche d'autant plus qu'elle a été davantage blessée. Si la colère peut, lorsqu'elle est désordonnée, conduire à la haine, elle n'en procède pas toutefois, mais elle procède plutôt de l'amour, parce qu'elle poursuit un bien ; or, tout bien est voulu par l'amour. Le bien qu'elle poursuit, c'est d'affirmer la justice, car le désir de la vengeance, par lequel Aristote et la plupart des philosophes la définissent, appartient à la justice.

la colère est distincte de la haine et de l'impatience

Tandis que la haine veut toujours le mal pour le mal, la colère voit dans le mal de la punition qu'elle désire infliger à un injuste agresseur un acte de justice. Saint Thomas dira que la colère, c'est " l'inclination que nous avons de punir quelqu'un pour en tirer une juste vengeance ". (1a, 2ae, q.46, a. 3) Comme à travers le mal qu'elle veut faire à un adversaire injuste elle désire le bien de la justice compensée ou rétablie, la colère, en plus de résulter de plusieurs passions, a un double objet : elle veut infliger une peine en vue d'un bien. Distincte de la haine qui est impitoyable, la colère peut être ouverte à la pitié, qui en éteint les ardeurs excessives. Elle diffère aussi de l'impatience, par laquelle on réagit avec emportement devant une contrariété, mais sans aller jusqu'à vouloir se venger de quelqu'un.

La colère et la raison

Est-ce que la colère est un mouvement intérieur qui échappe complètement à la raison ? En d'autres termes, est-ce que la raison entre dans les mouvements de colère, ou si ceux-ci sont des réactions immédiates totalement iréfléchies produites par nos facultés sensibles et antécédentes à tout acte de la raison ? A cette question saint Thomas répond que la colère n'est pas une pure émotion de la sensibilité, mais qu'elle est consécutive à une comparaison que fait la raison d'un dommage qu'on croit avoir subi avec le châtiment qu'il mérite : alors la volonté désire infliger cette peine. Et il cite Aristote : " Celui qui conclut qu'il doit riposter, s'emporte aussitôt contre son adversaire ". Il réfléchit très peu ; il n'écoute la raison que dans la mesure où elle lui signale l'injustice. Il ne l'écoute pas pour se soumettre à sa régulation. Ainsi, " la colère suppose à la fois une activité de la raison et aussi une entrave à son plein exercice ". (Somme Théol. 1a,2ae, qu 46, a.3 ad 3). Mais dans la colère, si le plein exercice de la raison est plus ou moins entravé, la raison conserve son droit de régir cette passion, comme pour toutes les autres passions. La passion de colère, comme telle, n'est pas fermée au contrôle de la raison ; lorsqu'elle s'y ferme elle est vicieuse. Dans la pratique, hélas, elle est le plus souvent vicieuse en s'exprimant plus ou moins violemment à l'encontre de tout principe rationnel.

La colère est naturelle à l'homme

Sénèque, parce qu'il n'envisage la colère que dans ses excès et les ravages qu'elle produit, c'est-à-dire comme un vice, soutient que la colère n'est pas naturelle à l'homme. Il écrit :

La colère est-elle selon la nature ? Pour éclaircir ce doute, voyez seulement l'homme : le plus doux des êtres, tant qu'il reste fidèle à son caractère ; et voyez la colère, cette passion si cruelle. Quoi de plus aimant que l'homme envers autrui ? quoi de plus haineux que la colère ? L'homme est fait pour assister l'homme ; la colère pour l'exterminer. Il cherche la société de ses semblables, elle cherche l'isolement ; il veut être utile, elle ne veut que nuire ; il vole au secours même d'inconnus, elle s'en prend aux amis les plus chers. L'homme est prêt même à s'immoler pour autrui : la colère se jettera dans l'abîme, pourvu qu'elle y entraîne autrui.

Or peut-on méconnaître davantage le voeu de la nature qu'en attribuant à la meilleure, à la plus parfaite de ses créatures un vice si barbare et si désastreux ? La colère, nous l'avons dit, a soif de vengeance : affreux désir, tout à fait étranger au coeur de l'homme, que la nature a fait la mansuétude même. Les bons offices, la concorde, voilà en effet les bases de la vie sociale ; ce n'est point la terreur, c'est la mutuelle bienveillance qui en serre les noeuds, par une réciprocité de secours. (Sénèque, De la colère, livre I, ch.5).

Cette critique de la pensée d'Aristote qui affirme, au contraire, que la colère, en tant que passion, est naturelle à l'homme, manifeste jusqu'à quel point il est facile de se méprendre lorsqu'il s'agit de porter sur cette passion un jugement qui soit conforme au réel. Toutes les passions, qui sont pourtant des modes naturels d'expression des sentiments humains, comme la joie et la tristesse, la crainte et l'audace, peuvent donner lieu à des débordements, à des excès comme à des défauts, à des vices avec lesquels elles ne s'identifient pas essentiellement. Le passage de l'inclination d'ordre passionnel à la disposition vicieuse est fréquent, il est vrai, et il semble l'être d'une façon toute particulière dans la colère, au point que beaucoup n'y voient, comme Sénèque, que le plus désastreux des vices. Mais, en tant que passion, la colère n'est pas essentiellement vicieuse ; elle est, dans l'âme le cri naturel qui dénonce l'injustice et appelle à la réparation. La colère est une capacité d'indignation et qui engage la conscience à dire non à toutes formes d'abus et d'injustices, par lesquelles notre dignité personnelle est méprisée, ravalée et niée. Comme capacité d'indignation devant le mépris de tout ce qui concourt à notre valeur personnelle, c'est-à-dire nos qualités physiques, morales, intellectuelles, spirituelles, notre compétence, notre réputation, nos biens, et comme désir que notre dignité soit reconnue par une juste réparation des torts qui nous ont été faits, la colère est tout à fait naturelle, et par conséquent non seulement utile mais même nécessaire. S'il n'y avait pas cette passion de la colère, qui désire la vengeance des injustices, les malfaiteurs et les criminels seraient impunis et auraient une entière liberté de nuire à leur prochain, comptant sur le fait que personne ne réclamerait de châtiment contre eux.

Saint Thomas d'Aquin va jusqu'à dire qu'en tant que l'homme est raisonnable, la colère lui est une passion plus naturelle encore que le désir sensible. " Du point de vue de la raison, écrit-il, sans doute pour répondre à l'objection de Sénèque, qui décrit l'homme comme la mansuétude même, la colère et la douceur sont également naturelles à l'homme. Car si la raison cause la colère en nous signalant les motifs d'irritation, c'est également son rôle de la calmer, au moins en partie, puisque l'homme en colère n'écoute pas parfaitement son commandement ". (1a, 2ae, q. 46, a.5. sol. 1). Il est intéressant de noter d'abord que, sous le rapport de la raison, par laquelle l'homme se distingue des animaux, la passion de colère est plus naturelle à l'homme que le désir sensible, par lequel il recherche le plaisir des sens. La raison qu' en donne saint Thomas, c'est que dans le désir sensible, la raison n'intervient pas, tandis qu'elle intervient toujours dans la colère, même si c'est imparfaitement. En effet, si la colère n'est pas commandée par un acte de la raison et, comme telle, n'obéit pas à sa régulation, elle se déclenche toutefois par l'injustice que la raison dénonce comme un mal à punir, comme un tort qui exige réparation. La raison intervient imparfaitement dans la colère par mode de signalement de l'injustice ; pour que la colère lui soit soumise, comme l'équilibre humain le demande, la raison va se servir de l'inclination à la douceur, qui est autant naturelle à l'homme que son inclination à la colère. Cela signifie que de même qu'en tout homme la nature a déposé un fond de colère, elle y a aussi déposé un fond de douceur, par laquelle la raison calme tout ce qui tend à être déraisonnable dans la colère. L'équilibre psychologique en tout mouvement intérieur de colère sera assuré par la douceur. D'inclination naturelle la douceur devra certes se développer en une grande vertu pour que la raison puisse contrôler par elle tout mouvement de colère, du plus léger au plus ardent. Ce qui suppose que la douceur, contrairement à ce qu'on pourrait penser, n'est pas le fait d'une faible personnalité mais d'une personnalité très forte. Si elle rejette l'exercice de la douceur voulu par la raison , la passion de colère ne peut que devenir un vice très dangereux, qui est en même temps une véritable maladie de l'âme.

Colère et douceur sont ainsi également naturelles à l'homme. Mais pas d'équilibre possible, et aucune utilité à la passion de colère si la douceur n'est pas plus forte qu'elle. Dans l'âme où prédomine la douceur, le fond de colère que la nature y a déposé peut être à l'origine de grandes oeuvres de défense et de promotion des droits humains de tous ceux qu'une société matérialiste et utilitaire considère sans valeur et rejette, qu'il s'agisse d'embryons et d'enfants, de personnes handicapées physiquement ou intellectuellement, de personnes qui ont peu ou pas de moyen de se défendre d'injustices dont elles sont victimes, des vieillards considérés comme un poids qu'on ne peut plus supporter. Devant toutes les misères, en autant qu'elles sont causées par des injustices, la passion de colère s'indigne et se dresse intérieurement, mais c'est l'inclination à la douceur qui suggère à l'âme compassion avec ceux qui souffrent et actes concrets de miséricorde.

Contre qui se met-on en colère ?

On se met en colère contre toute personne que nous estimons nous avoir lésé dans nos droits. La colère, comme nous l'avons dit, est le désir d'infliger à quelqu'un qui nous a fait du tort une juste revanche. Or, nous entrons en rapport de justice envers les autres dès l'âge le plus tendre. Un tout jeune enfant malaimé, humilié, rejeté, conçoit inconsciemment de la colère contre ses parents ou ceux qui en ont la garde. S'il n'est pas entouré de l'affection et de la sécurité dont il a besoin, la passion de colère se développe en lui ; à plus forte raison, s'il est traité durement en paroles et en actes. La colère de l'enfant est loin d'être toujours justifiée, c'est-à-dire d'être une réaction de justice à une injustice réelle. Les enfants gâtés se mettent beaucoup plus en colère que les enfants qui reçoivent une éducation à la fois aimante et ferme. Car ils identifient leurs caprices à des droits. Tout leur est dû. Si, pour des motifs plus que raisonnables, leurs parents leur refusent ce qu'ils désirent, ils se mettent en colère qu'ils expriment en criant, en pleurant, en battant du pied ; ils vont même jusqu'à frapper leurs parents. Ils manifestent leur mauvaise humeur jusqu'à ce qu'ils obtiennent ce qu'ils veulent. D'autres enfants exprimeront leur colère par des bouderies. Évidemment, ces sortes de colères ne devraient jamais être tolérées pour le bien même des enfants. Cependant les enfants réellement blessés par le manque d'affection, l'indifférence à leur égard ou parfois même les mauvais traitements méritent qu'on comprenne leur colère, qui pourrait les conduire à toutes sortes de désordres par lesquels ils crient leur détresse et veulent punir ceux dont ils ont été les victimes innocentes. Leur colère peut être si vive qu'elle les porte à s'en prendre à la vie d'autrui et même à leur propre vie. Le suicide chez l'enfant est l'acte d'une colère qui désespère d'être écoutée.

La colère est une espèce de révolte contre l'injustice. Chez les adolescents, même s'ils ne sont pas victimes d'injustice, l'esprit de révolte est très fréquent par simple désir d'affirmation de soi. C'est pourquoi s'ils sont contrariés dans leurs idées ou façons d'agir, dans leur vouloir arbirtraire, ils font des colères. L'adolescence est l'âge où la colère entretenue par l'esprit de révolte amène souvent à prendre des décisions très malheureuses, qui auront des conséquences négatives pour toute la vie ; on s'isole alors de sa famille pour vivre sa vie comme on l'entend, on ne supporte plus aucune autorité, on n'a pas besoin de quiconque pour construire son propre bonheur, mais de quelle façon…? Toutefois, si un adolescent a été profondément blessé dans son enfance, et si l'injustice perdure, personne n'aurait raison de lui reprocher de vouloir se libérer le plus tôt possible d'un milieu qui l'opprime. Mais pour être libéré intérieurement de l'immense tristesse de la colère qu'il porte en lui, il aura besoin d'une thérapie ordonnée à la guérison de ses blessures.

Dans la vie adulte, d'innombrables situations provoquent la colère : par exemple, tous les crimes possibles contre la personne, surtout les atteintes à la dignitié et à la liberté personnnelle comme le viol autant moral que physique, l'arrogance et l'égoïsme pouvant aller jusqu'au narcissisme. Entre époux, suscitent la colère les incompréhensions et mésententes, la domination abusive de l'un sur l'autre, qui fait qu'on ne le traite pas en conjoint mais en esclave, la jalousie, le manque de respect, l'infidélité, les abus de confiance, les déviations sexuelles perverses, etc. Dans la famille, la difficulté à se faire obéir et respecter de leurs enfants peut venir à bout de la patience des parents et enflammer leur colère ; c'est en colère qu'ils commandent alors à leurs enfants, qui se vengent de leur colère par une résistance encore plus opiniâtre. Les relations de la vie sociale ouvrent la porte à la colère, dès que s'y glisse quelque injustice, comme la malhonnêteté fréquente dans les affaires et le commerce, les mensonges, les médisances, les calomnies, la ruine de l'honneur et de la réputation de son prochain, les tracasseries et les attitudes désobligeantes qui n'ont d'autre but que de créer du trouble, de décourager ou supplanter un rival.

Saint Thomas note qu'alors que la haine peut viser toute une catégorie de personnes, comme les membres de toute une nation, la colère est toujours particularisée car elle vient de ce que quelqu'un a agi de façon à nous blesser. Or, tout acte est un fait individuel. S'il s'agit d'une ville entière dont on serait la victime, on la considère alors comme une seul être moral. (S. Théol. 1a, 2ae, q.46. a.7). Cette remarque a son importance : on ne se met pas en colère contre une multitude, contre un pays, mais contre les personnes concrètes qui nous auraient lésé personnellement. En raison d'intérêts ou d'amitié, de parenté ou de communauté de destin on peut entrer dans la colère des autres ; c'est ainsi que les enfants partagent la colère de leurs parents, que les membres d'une même communauté participent à la colère de leurs chefs, que des amis font leur la colère de leurs amis, mais c'est parce qu'on considère que les offenses qui leur ont été faites nous touchent aussi personnellement. La passion de la colère est de cette façon contagieuse et peut en arriver à soulever des foules.

Par ailleurs on ne se met pas en colère contre des êtres insensibles, comme les choses inanimées et les morts. La colère serait alors privée de son objet, qui est d'infliger une punition à une personne qui nous a offensée. Dans la mémoire et l'imagination cependant, la colère contre une personne décédée peut d'une certaine façon persévérer. Mais, en réalité, ce n'est plus de la colère, mais de la tristesse, de l'amertume ; ce peut être aussi de la haine.

Peut-on se mettre en colère contre Dieu ? Pour se mettre en colère contre Dieu, il faudrait que Dieu soit responsable de quelque injustice à notre égard, qu'il soit coupable d' offenses que nous aurions subies de sa part. Or, Dieu ne serait pas Dieu s'il nous voulait ou nous faisait quelque mal. Depuis que nous existons, Dieu, qui est la bonté infinie, ne nous a fait à nous personnellement et à tous les hommes que du bien. Donc personne n'est justifié de se mettre en colère contre Dieu. Et pourtant il n'est pas rare que des personnes soient en colère contre Dieu, parce qu'ils lui attribuent leurs souffrances et tout le mal qu'il y a dans le monde. La colère contre Dieu se fonde sur une pensée blasphématoire et sur le manque de foi en son infinie bonté.

Peut-on se mettre en colère contre soi-même ? La colère suppose un rapport de justice et d'injustice entre personnes différentes. Ce n'est donc que dans un sens figuré qu'on peut parler d'être en colère contre soi-même. La colère que l'on ressent est tournée contre soi-même, parce que la raison estime qu'on s'est blessé soi-même par sa propre injustice ou méchanceté, laquelle exige d'être châtiée pour que la justice soit rétablie. Le châtiment qu'on s'impose dans ce genre de colère peut être bon ou mauvais. Il est bon s'il s'exprime par le repentir et la pénitence, conduisant l'âme à se convertir au bien suprême qui est Dieu. Il est mauvais s'il nous replie sur nous-mêmes et nous enfonce dans une tristesse déraisonnable, déprimante et sans issue.

Les espèces de colère

Il y a plusieurs espèces de colères selon les formes qu'elle prend. Saint Jean Damascène et saint Grégoire de Nysse pensent qu'on doit en retenir trois espèces principales. Ce sont : l'emportement, la rage, la fureur. L'emportement vient d'un caractère âpre, fielleux, qui s'enflamme facilement ; c'est comme une brusque flambée qui ne dure pas. L'emportement se rattache à la colère en ce qu'il y dispose et en est le début. La rage, c'est une colère que nourrit le souvenir des torts subis, une colère qui demeure dans l'âme et la ronge à la façon d'une maladie. La fureur, c'est la colère violente, qui n'entend se calmer que par son assouvissement dans la vengeance. (S. Theol. 1a,2ae, q.46, a.8).

Sénèque, quant à lui, dépeint ce tableau plus large des diverses formes de colères :

"Les Grecs distinguent ce vice en plusieurs espèces, sous des noms différents que j'omettrai , car ils n'ont pas d'équivalents chez nous ; bien que nous disions un caractère aigre, acerbe aussi bien qu'inflammable, emporté, criard, âpre et difficile, toutes variétés du même vice. Ajoutez-y l'humeur morose, nuance plus radoucie encore.

Il y a certaines colères qui se bornent à des cris ; il y en a dont la fréquence égale l'obstination ; les unes vont droit à la violence et sont avares de paroles ; les autres se répandent en invectives et en discours pleins de fiel ; celles-ci ne vont pas au-delà des plaintes et des bouderies ; celles-là sont profondes, graves et concentrées. Il est encore mille modifications du même vice, et ses formes sont infinies. " (Sénèque, De la Colère, liv.I, ch.4, n.2 et 3).

Pourquoi se met-on en colère ?

A cette question, saint Thomas, se référant toujours à Aristote, répond ainsi :

" Le Philosophe écrit dans la Rhétorique que la colère est un désir de punir, accompagné de tristesse, à cause du dédain immérité dont nous nous croyons l'objet ".

" Toutes les causes de la colère, explique-t-il, se ramènent au mépris. On fait peu de cas de vous : ce qui peut prendre, selon Aristote, trois aspects spécifiques, qu'il nomme le dédain, la vexation, - qui met obstacle à nos desseins - et l'outrage : nul motif de colère qui ne se ramène à l'un d'eux. " (1a,2ae, q.47, a.2)

Quelqu'un se sent dédaigné, lorsqu'on a peu ou pas de considération de lui ; lorsqu'on n' y fait pas attention ; lorsqu'on ne le traite pas selon son mérite ; lorsqu'on lui préfère injustement une autre personne ; lorsqu'on ne le considère pas, contre toute évidence, comme un interlocuteur valable, le baîllonnant, pour ainsi dire, en lui enlevant tout droit de parole ; lorsque, de toutes sortes de manières, on nie sa valeur personnelle. Par dédain de son épouse, un époux va l'abandonner et s'attacher à une autre, et inversement une épouse va mépriser son mari en paroles ou en actes. Au sein d'une famille, un enfant ne se sentira pas accepté, aimé ; il sera défavorisé par rapport à ses frères et soeurs. Au travail, un excellent ouvrier sera dédaigné en étant privé d'avancement contrairement à d'autres beaucoup moins qualifiés.

L'injustice qu'il y a dans le dédain est plus grave lorsqu'elle s'exprime en vexations, qui sont des actions par lesquelles, souvent par envie, on fait obstacle aux projets et entreprises d'une personne, à ses activités professionnelles, à son rayonnement culturel et social.

L'outrage est cette forme de mépris, où une personne sera attaquée dans son honneur par des injures gratuites, de grossières calomnies.

Ces diverses manières de mépriser une personne seront d'autant plus vivement ressenties par elle comme injustes et par conséquent pourront causer sa colère qu'elles auront été préméditées, procédant d'une intention claire de lui nuire. Car on ne se met pas ou très peu en colère contre quelqu'un qui agit par pure ignorance ou sous le coup d'une émotivité spontanée. (S. Theol. 1a, 2ae, q.47, a.2)

Bien entendu, on peut se sentir dédaigné, vexé, outragé, sans l'être réellement. Un conseil, une remarque, une opinion contraire à la sienne peuvent être perçus comme des injures. La vérité, qui montrera l'erreur d'une personne, la mettra en colère, parce qu'elle n'accepte pas l'humiliation de s'être trompée. Son orgueil lui fait identifier toute désapprobation de ses idées et ses actes à du mépris.

La cause déterminante de la colère est donc le mépris dans ses différentes formes. La passion de colère a par ailleurs des causes propres au sujet qui se met en colère.

Dans l'ordre moral, nous dirons pourquoi, l'orgueil en est sûrement la principale. Une mauvaise éducation prédispose aussi moralement à la colère. Un enfant, à qui, comme nous le disions, on a laissé suivre tous ses caprices, qui a toujours eu raison contre tout le monde, résistera au moindre obstacle à ses volontés et s'irritera contre quiconque s'oppose à lui injustement, selon son appréciation. L'esprit de révolte, comme nous l'avons aussi remarqué, dispose à la colère. C'est pourquoi, les révoltés, comme le sont la majorité des prisonniers, sont en colère contre tout le monde.

Au plan physique, Sénèque a remarqué que la femme est généralement plus prédisposée à la colère que l' homme. L'irritabilité est parfois chez elle extrême, surtout pendant toute la durée des règles. De même, les enfants sont généralement plus prédisposés à la colère que les adultes, en raison de leur faiblesse et de leur plus grande impressionabilité. Par ailleurs le milieu familial influe beaucoup sur l'irritabilité des enfants. Par tempérament, les âmes nées ardentes sont les plus ouvertes à la colère; ainsi les bilieux s'irritent plus facilement, tandis que les sanguins sont plutôt impatients, note saint Thomas (1a,2ae, q.48, a.2). La souffrance rend aussi souvent morose et irascible. Sénèque dit à ce sujet : " C'est tantôt la maladie, une altération d'organes, tantôt le travail, des veilles continues, des nuits inquiètes, l'ambition, l'amour ; que sais-je ? tous les poisons du corps et de l'âme disposent l'esprit souffrant à devenir querelleur. " (De la Colère, livre II, ch.20, a.2). Comme facteur extérieur prédisposant, le climat des pays chauds exercerait une certaine influence sur le sang en le faisant circuler avec plus de force et en portant ainsi plus facilement les habitants de ces pays à la colère.

Les effets de la colère

La colère, dans la mesure qu'elle refuse tout contrôle de la raison, - ce à quoi, même ardente, elle n'est nullement contrainte -, et qu'elle est fréquente, est un vice dont les effets sont extrêmement nuisibles au corps et à l'âme. Le vice de la colère non combattu, parce qu'il livre l'âme au grand mal du péché, détruit surtout en elle toute vie spirituelle.

- les effets physiologiques de la colère

Les effets de la colère sur l'organisme, et notamment sur le système cardio-vasculaire et le système digestif ne sont pas ignorés des médecins attentifs à l'unité de l'être humain, corps et âme, et par conséquent attentifs à l'interaction de l'âme sur le corps, et du corps sur l'âme.

Au Moyen-âge, sainte Hildegarde, qui avait reçu de Dieu le charisme de diagnostiquer et de guérir les maladies, témoigne de l'unité existentielle et de l'interaction du corps et de l'âme. Au sujet des excès de colère, c'est avec une exactitude vraiment scientifique qu'elle en décrit les processus biochimiques, se servant, certes, des termes de la médecine médiévale, mais qui demeurent valables pour exprimer ce qui se passe réellement dans l'organisme. Elle écrit : " Lorsque l'âme de l'homme a senti quelque chose de nocif pour elle ou pour son corps, le coeur, le foie, et les vaisseaux sanguins se contractent (tension élevée, pression de la veine porte !). De la sorte, il s'élève au coeur comme un nuage qui assombrit le coeur de sorte que l'homme devient triste. Après la tristesse, s'élève la colère. Quand l'homme a vu, entendu ou compris d'où lui vient la tristesse, alors ce nuage de tristesse qui a affecté son coeur produit une chaude fumée (un gaz) dans toutes les humeurs autour de la bile, met la bile en mouvement, et ainsi de l'acidité biliaire (de l'amertume de la bile) se produit la colère (elle s'inscrit dans l'organisme). Si l'être humain ne laisse pas éclater la colère, mais la supporte silencieusement, la bile alors se calme. Mais si la colère n'a pas cessé, ce gaz s'étend sur la bile noire, l'excite, et celle-ci émet un nuage tout noir qui passe sur la bile et en tire un gaz extrêmement amer. Celui-ci passe au cerveau et fait perdre la tête. Puis il descend au ventre et ébranle là les vaisseaux sanguins et les intestins et fait devenir l'homme insensé. L'homme s'oublie et la colère éclate. Car l'homme a dans la colère une plus grande fureur que dans une autre maladie de folie. Et souvent par la colère l'ètre humain contracte de graves maladies, car les acides biliaires et la bile noire maintes fois rendent l'homme malade ". ( in Hildegardis Causae et Curae 146, 4-27).

La colère qui n'accepte pas de se soumettre à la raison pour en être réglée devient donc maladive, engendrant à la fois des maladies physiques et mentales, qui sont toujours liées ensemble, comme le corps l'est à l'âme. Sainte Hildegarde attribue aux colères graves et fréquentes certaines maladies du foie, de la rate, et par contre-coup du système digestif et du coeur. Avant elle, saint Jean Climaque avait constaté les incidences que la colère peut avoir sur les mauvaises habitudes nutritionnelles, engendrant soit une anorexie soit une boulimie. Aujourd'hui on perçoit de mieux en mieux le lien entre les problèmes affectifs qui provoquent la colère et les troubles alimentaires. On ne se trompe rarement en pressentant que derrière l'anorexie et la boulimie, il y a une colère latente provenant de problèmes affectifs.

- les effets psychologiques de la colère

Les effets psychologiques de la colère - il s'agit toujours de la colère déraisonnable - sont le trouble excessif des sens, l'obscurcissement de la raison, l'affaiblissement de la volonté et par conséquent la diminution de la liberté, et la joie malsaine de la passion assouvie.

Dans les accès de colère, les facultés sensibles sont profondément perturbées, au point que les sens n'accomplissent plus leur fonction normale. On ne voit plus les personnes , les situations et les choses telles qu'elles sont. La colère transforme le regard et lui fait voir ce qu'elle désire : uniquement des motifs à sa vengeance. La colère agit sur l'imagination, lui faisant grossir et parfois inventer des torts subis. La colère maladive se nourrit souvent de pures imaginations : cela est évident dans les crises de jalousie.

Affectant les sens, qui sont nos portes sur le monde extérieur, la colère désoriente complètement le travail de l'intelligence, qui raisonne alors, dans la mesure où elle est encore capable de raisonner, à partir de ce que les sens lui représentent. Comment porter un jugement objectif sur ce qui ne correspond pas à la réalité ? Le vice de la colère fausse donc le jugement et , comme le dit sainte Hildegarde, rend l'homme insensé, le plongeant dans une sorte de folie. Au niveau de la volonté humaine, dont la dignité réside en sa liberté, chaque crise de colère l'affaiblit davantage, de sorte que le colérique devient de moins en moins libre et maître de lui-même.

Le colérique fuirait la colère si , de sa propre nature, cette passion tendait ¸a augmenter sa tristesse. Ce qu'il cherche, en faisant éclater sa colère, c'est de savourer la joie de la vengeance. A propos de cette joie, effet de la colère lorsqu'elle est assouvie, mais qui germe déjà dans l'esprit qui médite la vengeance, Aristote, dans sa Rhétorique, cite ce proverbe : " La colère est beaucoup plus douce au coeur de l'homme, quand elle s'y répand, que le miel qui se distille goutte à goutte ". La joie de la vengeance est en effet dans l'âme possédée par l'esprit de colère une sorte d'enivrement qui se double souvent d'un plaisir de domination et de puissance. La joie vengeresse peut pousser l'homme en colère - sans repos jusqu'à ce qu'il ait satisfait sa passion - à une extrême cruauté.

Alors qu'il est possible de voiler les symptômes des autres passions, il n'en va pas ainsi pour la colère, dont les effets physiques et psychologiques trahissent l'agitation qui se produit dans l'âme qu'elle a envahie. Saint Grégoire le Grand, dans sa Morale, a brossé ce portait d'un homme sous l'emprise de la colère :

" Un violent outrage est fait à un homme, il en ressent l'amertume et veut s'en venger. Son coeur palpite, il tremble, sa langue s'embarrasse, sa figure devient de feu, son oeil s'égare, sa bouche profère des sons inintelligibles. Il s'élance sur son adversaire et le frappe aveuglément. Sa raison est muette. Il frappe encore, et il savoure à longs traits la joie de la vengeance. " (S.Grégoire, Moral., in Job., lib.V, ch.45)

La colère au point de vue moral et spirituel

Jusqu'ici nous avons considéré la passion de colère dans sa nature, ses causes, ses effets, et nous savons qu'elle fait partie de la nature humaine, mais en même temps que cette passion est fort complexe et ambiguë, donnant très souvent lieu à un vice particulièrement détestable. Devant les malheureux effets de la colère, si bien décrits par saint Grégoire le Grand, on serait tenté de conclure qu'il faut étouffer en nous tout mouvement de colère, pour ne lui donner aucune chance de nous faire du mal à nous-mêmes et aux autres. Pour comprendre, du point de vue moral, que toutefois la colère peut être bonne, il faut la regarder plus profondément dans la fin que le Créateur lui a assignée parmi les passions humaines ; il faut ensuite examiner plus précisément les conditions indispensables à sa bonté morale. Mais auparavant, voyons comment la colère est un péché.

Le péché de colère

Comme on le sait, on classe la colère parmi les péchés capitaux, et elle y fait bonne figure. Elle est alors un désir déréglé de la vengeance. Le dérèglement, qui fait que la colère est un péché, peut se produire de deux manières. Elle peut être déréglée dans son objet, et elle peut l'être dans sa manifestation.

La colère est déréglée dans son objet, si elle porte à une vengeance injuste. Et la vengeance sera injuste dans un de ces trois cas :

1) lorsqu'elle porte à punir un innocent ou celui qui aura nui involontairement. Il arrive ainsi qu'un parent ou un maitre habité par la colère punisse un enfant innocent. Cela se produit bien davantage encore dans la vie sociale. Pour qu'une punition soit juste, il faut qu'il y ait eu injure réelle et injure coupable.

2) lorsqu'elle désire punir un coupable plus que de raison, d'une façon disproportionnée à l'offense.

3) lorsqu'on cherche à se venger soi-même à l'encontre de la loi civile, laquelle réserve la vengeance aux tribunaux.

La colère est aussi déréglée quand dans son expression elle se laisse aller à un comportement excessif, soit au-dedans de l'âme, soit au dehors.

Saint Thomas explique : " L'ordre de la raison se considère à l'égard de la colère quant à la manière dont on est irrité. Il faut observer si le mouvement de la colère ne s'élève pas d'une manière immodérée au-dedans et au dehors. Si elle est excessive, la colère n'est pas exempte de faute, quand même on désirerait justement se venger.

Pour juger si la colère est déréglée, il ne faut donc pas la considérer seulement en elle-même, mais il faut examiner la faute qui l'a provoquée, le caractère de celui qui est irrité, sa condition et toutes les autres circonstances. Car il y a des cas où l'indignation peut être légitimement à son comble.

Ce qui fait le péché de colère, c'est le fait qu'elle est un mouvement de vengeance déraisonnable. Dès qu'il y a un tel dérèglement dans les sentiments et la volonté, il y a désordre moral, et par conséquent péché.

Pour faire un péché de colère, il faut, bien entendu, avoir l'âge de raison et être conscient de ce qu'on fait. C'est pourquoi les colères des tout-petits enfants et des grands malades dont le degré de conscience est très réduite, ne sont pas des péchés. Chez les tout-petits, elles manifestent toutefois un défaut, qui, bien qu'inconscient, appelle leurs éducateurs à y être très attentifs pour y remédier avec amour.

La gravité du péché de colère

La gravité du péché de colère dépend de ce qui la rend déraisonnable en elle-même (aspect objectif) et en celui qui se met en colère (aspect subjectif).

En elle-même, la colère fait perdre l'amitié de Dieu si le dérèglement de la volonté procède du désir d'une injuste vengeance. Car alors la charité et la justice sont violées : la justice, parce qu'il n'y a pas la proportion requise entre le châtiment et le délit, et cela d'autant plus que l'offense qu'on veut punir serait minime et même inexistante ; la charité, parce qu'on souhaite et fait au prochain un mal qu'on ne voudrait pas voir fait à soi-même. Ainsi une vengeance non justifiée et qui blesse sérieusement le prochain dans sa personne, dans sa dignité et son honneur, ou dans ses biens, constitue de soi une faute grave. La faute de colère est gravissime si elle entraîne la mort d'un innocent ; ajoute à la gravité de la faute la dignité de la personne offensée. Tuer ou faire tuer l'Homme-Dieu, un prophète ou un apôtre, un père, une mère, par un désir injuste de vengeance, porte la gravité de la colère à son comble.

Si le désir de vengeance est juste, mais qu'il y a dérèglement dans la trop grande irritation intérieure ou extérieure de celui qui se met en colère, la faute à laquelle il se laisse aller ne lui fait pas perdre de soi l'amitié de Dieu ; ce n'est pas une faute mortelle, car s'applique alors le principe général : " L'excès dans une chose permise est seulement péché véniel ". Cependant, une telle faute peut devenir beaucoup plus grave et même mortelle en raison de ses circonstances. Par exemple, si dans les transports immodérés d'une juste colère, on se permet de graves injures contre le prochain, ou bien si on le scandalise, ou encore si on profère des blasphèmes.

Certaines circonstances peuvent par ailleurs diminuer la gravité d'une colère qui serait, en elle-même, gravement coupable, comme l'ignorance reposant sur la bonne foi, une mauvaise information, le manque de jugement, un degré notable d'inconcience, une disposition morbide.

Toute colère déréglée est donc un péché d'une plus ou moins grande gravité. Même si, dans la vie courante, un très grand nombre de colères ne sont que des fautes légères souvent dues au tempérament, à la maladie, à l'inadvertance ou à la fatigue, il faut s'appliquer à déraciner de son coeur toutes les formes de colère, où entre quelque dérèglement. Car la tendance à la colère pour tout et pour rien tendra toujours à se développer, à empêcher de plus en plus la maîtrise de soi, et ainsi à disposer l'âme à succomber à beaucoup de tentations reliées à la colère en tant qu'elle est un péché capital, c'est-à-dire un vice qui engendre d'autres vices.

Les péchés enfantés par la colère

Saint Grégoire le Grand - dans ses considérations morales sur Job, au livre XXI, n.88 - indique six enfants de la colère : les querelles, l'enflure d'esprit, les injures contre le prochain, les cris, l'indignation, enfin les blasphèmes. Il va de soi que le péché d'indignation ne s'identifie pas à l'indignation que l'on doit avoir à l'égard du crime. C'est plutôt un sentiment s'enracinant dans l'amour propre.

Saint Thomas d'Aquin nous fait assister à la naissance de ces malheureuses filles de la colère. " La colère, enseigne-t-il, peut être envisagée sous trois aspects différents :

1) d'abord comme bouleversant notre coeur, et c'est alors qu'elle enfante deux vices. Le premier se rapporte à la personne dont nous voulons tirer vengeance. Nous regardons cette personne comme non autorisée à nous faire pareil affront : c'est l'indignation. Le second se rapporte à nous-mêmes. Nous sommes en quête de mille moyens de vengeance, notre âme se remplit de ces noires pensées, c'est l'enflure d'esprit, dont l'Écriture a dit : " Le sage se remplira-t-il la poitrine de vent ? " (Job, 15, 2).

2) Sous un deuxième aspect, en tant qu'elle s'exprime dans nos paroles, la colère produit encore deux sortes de dérèglements. L'un consiste en ce que, dans un langage confus et désordonné, on manifeste la passion qui nous trouble. Ce sont les cris (c'est la violence verbale, c'est tout l'appareil bruyant de la colère). L'autre se produit, lorsqu'on éclate en injures, soit contre Dieu ; nous avons alors le blasphème, soit contre le prochain, et c'est l'outrage.

3) Enfin, si nous considérons la colère passant des paroles aux actes, nous voyons naître les querelles, et par ce mot l'on entend tous les torts que cette passion peut alors causer au prochain (voies de fait, blessures physiques, diverses formes de représailles, procès injustifiés, véritables petites guerres qui peuvent devenir des conflits armés.)

Ces diverses manifestations du vice de la colère sont des péchés, certes parce qu'elles sont toutes contraires à la raison , mais surtout parce qu'elles s'opposent à la fin naturelle de cette passion.

La fin de la passion de colère

Mais pourquoi donc la passion de colère existe-t-elle ? Quelle fin le Créateur poursuivait-il en mettant dans le coeur de l'homme cette passion ? Ce n'est que la théologie qui peut répondre d'une façon satisfaisante à cette question. Ces grands théologiens que furent les Pères de l'Église nous en donnent une réponse lumineuse.

Le but originel de la puissance irascible en nous, affirment-ils, c'est de lutter contre les tentations et le tentateur, d'éviter le péché et le mal, de nous venger du cruel ennemi de notre nature, en nous révoltant contre lui, en faisant tout le contraire de ce qu'il nous suggère, en déployant notre énergie à contrecarrer ses plans et à détruire son royaume, de manière à employer nos forces à construire le royaume de Dieu. C'est ainsi qu'il faut désirer nous venger du seul véritable mal, qui est le péché. Nous détournons donc la passion de colère de sa fin naturelle et nous en faisons un usage contre nature lorsque nous l'utilisons contre notre prochain.

Ainsi, saint Hésychius écrit : " Cette faculté nous a été donnée par Dieu comme une armure et comme un arc : la manière juste de l'utiliser, c'est de l'utiliser contre Satan ". (Chap. sur la vigilance, 31). Et saint Grégoire de Nysse : " Quant à l'agressivité, à la colère, à la haine, il faut que ces puissances veillent à la porte comme des chiens de garde dans le seul but de résister au péché, qu'elles usent de leur force naturelle contre le voleur, contre l'ennemi qui se glisse au-dedans pour la perte du trésor divin et vient afin de voler, tuer, détruire ". (Traité de la virginité, XVIII, 3)

Le message des Pères en ce qui concerne la passion de colère, c'est que nous avons tous le devoir de nous en servir d'abord pour combattre le Voleur et l'Assassin qu'est Satan : telle est sa fin naturelle. " La nature de la puissance irascible de l'âme, dira Évagre le Pontique, c'est de combattre les démons ; c'est l'usage que nous devons faire de la partie irascible : combattre le Serpent, avec haine. "

Combattre le Serpent, cela signifie concrètement combattre toutes les pensées et les désirs qu'il suggère à l'âme. " Quand les passions se soulèvent, enseigne saint Macaire, les gens avisés ne les écoutent pas, mais ils s'irritent contre les désirs mauvais et leur déclarent la guerre ". (Homélies, XV, 51). C'est ainsi que " la colère dans son usage normal, nous assure saint Diadoque de Photicé, rend les plus grands services à l'âme ". (Cent chapitres gnostiques, 62). Abba Isaïe en est bien convaincu. Il affirme qu' " il y a dans l'esprit la colère conforme à la nature, et, sans cette colère, il n'y aurait aucune pureté en l'homme s'il ne s'irritait pas contre tout ce que l'ennemi sème en lui ". (Asceticon, II, 7) . Évagre conseille d'exercer verbalement sa colère contre les mauvaises pensées qui nous assaillent : " Quand tu es tenté, ne prie pas avant d'avoir adressé avec colère quelques paroles à celui qui t'étreins. Si tu dis quelque chose avec colère aux pensées, tu confonds et fais disparaître les représentations suggérées par les adversaires. " (Traité pratique, 42).

Le second usage naturel et normal de la colère, c'est de permettre à l'homme de lutter pour obtenir les biens spirituels vers lesquels il tend par nature pour atteindre le royaume des cieux. Car " le royaume des cieux, dit le divin Maître, est pris par violence, et ce sont les violents qui s'en emparent ". (Mt. 11,12) Notre agressivté est donc ordonnée à notre croissance spirituelle et à l'acquisition des vertus. Insistent souvent sur cette doctrine Évagre le Pontique, saint Maxime et beaucoup d'autres Pères. " L'âme raisonnable agit selon la nature, pense Évagre, quand sa partie irascible lutte pour la vertu ". (Traité pratique, 86) Selon saint Maxime, c'est " l'agressivité qui permet à l'homme d'orienter toutes ses facultés vers Dieu, de concentrer le mouvement du désir vers l'amour divin ".

La puissance aggressive, lorsqu'elle s'exerce pour lutter contre Satan et le péché, et pour progresser dans l'amour de Dieu et toutes les vertus, prend la forme d'une colère vertueuse, sage et sainte, celle dont le Psalmiste recommande de faire l'usage, lorsqu'il dit : " Mettez-vous en colère et ne péchez pas ". (Ps.4,5)

Les conditions indispensables d'une colère vertueuse.

Les conditions absolument nécessaires pour que la colère soit vertueuse, c'est d'abord qu'elle ne s'oppose jamais à la fin que Dieu lui a donnée en la mettant dans la nature humaine ; qu'elle demeure fondamentalement une arme de combat contre Satan et ses oeuvres et qu'elle soit toujours au service de l'amour de Dieu et de la vertu. C'est ensuite que, dans son exercice, elle n'agisse jamais contre la raison, mais lui obéisse. " Tout mouvement de passion, qui obéit à la raison, est nécessairement un bien moral, affirme saint Thomas. Or, la colère est, en elle-même, un désir raisonnable de vengeance ". (S. Théol. 2a 2ae, q.158, a.1). " La colère est donc bonne, quand, conformément à la raison, elle tend à une vengeance légitime, c'est-à-dire lorsqu'on recourt à la colère quand il convient, contre qui il convient et dans la mesure voulue " (2a, 2ae, q.158, a.3) Dans toute punition méritée s'exerce la colère. Or, une punition ayant en vue la correction de quelque vice, et faite raisonnablement et par qui de droit est non seulement bonne, mais aussi nécessaire. La colère qui y préside est au service à la fois de la justice et de l'amour. " Qui aime bien châtie bien ", dit le proverbe.

Saint Jean Chrysostôme, que cite saint Thomas d'Aquin, ne trouve pas exagéré de dire que celui qui ne se fâche pas, quand il y a lieu, pèche. Car la patience, si elle est déraisonnable, sème les vices, favorise la négligence et invite au mal non seulement les méchants, mais encore les bons, en créant un esprit de relâchement. Il s'agit d'une indulgence insensée qui fait tolérer tous les vices et tous les abus. Telle fut la faute du grand prêtre Héli, sévèrement puni par Dieu pour sa lâche complaisance envers ses fils coupables de très graves offenses à Dieu dans l'accomplissement de leur ministère sacerdotal. Par la bouche du jeune Samuel, Dieu annonce à Héli le châtiment qui va fondre sur sa maison : " En ce jour-là j'accomplirai sur Héli tout ce que j'ai prononcé touchant sa maison ; je commencerai et j'achèverai. Je lui ai déclaré que j'allais juger sa maison pour jamais, à cause du crime dont il avait connaissance, et par lequel ses fils se sont rendus indignes sans qu'il les ait réprimés " (I Sam. 12-13).

Ainsi, Moïse et les prophètes ont dû parfois se livrer à des transports de colère pour défendre avec fermeté les droits de Dieu violés par son peuple et réclamer réparation par la pénitence et la conversion.

Il n'est pas rare, par ailleurs, que l'Écriture parle de la colère de Dieu. Cette expression revient assez souvent dans les psaumes. Saint Thomas explique que la colère n'est pas attribuée à Dieu selon une passion de l'âme, mais selon la détermination de sa justice, en ce qu'il veut faire vengeance du péché. (1a,2ae, q.47, a.1)

Mais en Notre-Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et aussi vrai homme, nous pouvons voir de véritables mouvements de sainte colère. Jésus-Christ fut pourtant la douceur même. C'est le seul homme qui a pu dire : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ". (Mt. 11, 29-30). La colère selon Dieu s'accompagne toujours de cette douceur de l'âme qui la garde de tout excès. C'est pourquoi de Jésus seul, dont tous les actes étaient motivés par l'amour et la miséricorde et inspirés par la sagesse, les hommes peuvent apprendre à la fois et la douceur et la colère vertueuse. C'est uniquement mû par un ardent amour de Dieu, le zèle pour sa gloire et le salut des âmes, et dans une parfaite maîtrise de lui-même, qu'il a dû prendre le fouet pour chasser les vendeurs du Temple; la défense des droits de Dieu, dont une violation criante et outrageante était tolérée sinon encouragée par les prêtres, s'imposait à lui comme un devoir. L'Évangile nous rapporte aussi que devant les mauvaises dispositions des Juifs et leur hostilité grandissante, Jésus a dénoncé fortement leur hypocrisie ; sans doute que son regard courroucé devait transpercer leur âme, pour incliner ces coeurs endurcis à la conversion, comme le laisse entendre saint Marc. (3,5)

Avoir la même pureté d'intention que Jésus-Christ et imiter aussi parfaitement que possible ses vertus dans l'exercice de la colère non plus seulement dans un but d'ascèse personnelle, mais dans le but, cette fois, de corriger ceux dont nous sommes responsables, en qualité de parents ou de supérieurs, cela demeure un défi. A ce sujet, saint François de Sales, dans son traité de l'Amour de Dieu, fait cette remarque : " Il advient très souvent que la colère, étant une fois émue et ne se pouvant contenir dans les limites de la raison, emporte le coeur dans le désordre, en sorte que le zèle est par ce moyen exercé d'une façon indiscrète et déréglée. " Et il conclut en disant : " Comme on n'applique pas le fer et le feu aux malades que lorsqu'on ne peut faire autrement, aussi le saint zèle n'emploie la colère qu'en cas d'extrême nécessité. " Il ne faut pas, par ailleurs, exclure à priori le cas d'extrême nécessité, qui se produit plus souvent en des temps de relâchement général, fondé idéologiquement sur un profond relativisme moral. Quand les esprits baignent dans une atmosphère de permissivité des vices les plus condamnables qui, étant légalisés, ne rencontrent plus aucun obstacle de ce qu'on appelle la conscience sociale, il devient extrêmement nécessaire à des responsables chrétiens de communautés, - en commençant par la famille - d'élever fermement la voix et de dénoncer clairement le mal comme étant mal afin d'en arrêter autant que possible la propagation.

Les causes spirituelles du vice de la colère

- Le manque de foi en Dieu

La première cause spirituelle du vice de la colère est le manque ou la perte de foi en Dieu, dont l'existence et la suprématie sont rejetées ou méprisées. Sans la foi, comment la colère pourrait-elle être perçue comme venant, en elle-même, de Dieu, et comme une puissance qui est selon sa nature essentiellement au service du bien ; comment pourrait-on agir selon la finalité naturelle de cette passion ?

- L'action du démon

La deuxième cause spirituelle de la colère est l'action du démon, car, non pas la passion, mais le vice de la colère est un héritage satanique. Le vice de colère est en effet entré dans le monde à la suite du péché originel. Avant ce péché, tout était harmonieux dans l'être humain, les passions étant soumises à la raison, et la raison elle-même obéissant aux lois divines. Il n'y avait pas de mal dans l'homme innocent, et donc pas de tristesse. La passion de colère était en lui comme une force pour se défendre de l'Adversaire de Dieu et le vaincre. L'homme avait le pouvoir d'utiliser cette force selon sa fin naturelle ou de la pervertir en faisant alliance avec son ennemi contre Dieu. En consentant à Satan, l'homme a perdu non seulement l'amitié de Dieu mais aussi l'intégrité de sa nature : l'ordre mis par le Créateur à l'origine dans ses passions en a été bouleversé. C'est ce qui s'est produit par rapport à la colère. Comme conséquence du péché, au lieu d'être entièrement au service de Dieu et des biens spirituels, elle déploie maintenant presque toute son énergie dans un combat parfois gigantesque pour acquérir et conserver les pseudo-biens sensibles vers lesquels l'homme pécheur a détourné son intelligence et attaché son coeur. Saint Athanase d'Alexandrie a dénoncé cette colère devenue païenne par la recherche exclusive des désirs sensibles, n'ayant d'autre but que de conserver le plaisir qui s'y rattache (Contre les païens, 3).

- La recherche des plaisirs

Dans le même sens, saint Maxime le confesseur dira que par l'homme soumis à la logique du péché " la puissance irascible est utilisée non seulement en vue d'obtenir et de préserver le plaisir, mais encore pour fuir la douleur, pour éviter d'une manière générale tout déplaisir et toute souffrance ". (Questions à Thalassios, Prologue). C'est ce qui fait qu'au lieu de servir à lutter contre les démons et leurs tentations, la puissance aggressive se retourne contre l'homme, contre nos semblables, voyant en eux des obstacles à la réalisation de nos désirs sensibles et à l'obtention de nos plaisirs ou encore des causes de souffrance relativement à l'amour égoïste qu'on se porte. Par exemple, une mère éprouvera de la colère contre ses enfants, parce qu'ils l'empêchent de jouir de certains plaisirs qu'elle caresse ; elle leur en veut de s'opposer, par les soins qu'ils exigent, à l'amour égoïste d'elle-même. Hélas, constatera avec amertume saint Jean Climaque, " la nature a imprimé en nous les mouvements de la colère pour que nous nous en servions contre le serpent infernal notre ennemi, et nous nous en servons contre nos frères. " L'action de Satan allume donc la colère dans les âmes qui ne sont pas suffisamment unies à Dieu, et dans lesquelles domine la recherche des plaisirs et la fuite de la souffrance.

La passion de la colère, dans la mesure qu'elle s'élève dans l'âme sous le souffle de Satan, n'est plus une arme de justice mais plutôt une arme d'injustice qui sert le péché. " Alors par la colère le désir et la raison délirante combattent et attaquent ceux qui cherchent à renverser leurs implusions et leurs convoitises. " (Saint Nicetas) Et cela fait comprendre que le vice de colère s'est violemment exercé contre Jésus-Christ, contre ses apôtres, contre les saints et continuera ainsi à s'exercer contre tous ceux qui défendent fidèlement la foi chrétienne, au témoignage même de saint Paul : " Quelles persécutions j'ai endurées, et de toutes le Seigneur m'a sauvé. Aussi bien, tous ceux qui veulent vivre avec piété dans le Christ-Jésus auront à souffrir persécution ", écrit-il à Timothée. (II Tim., 3, 12)

- La triple concupiscence

Dans toutes les âmes, c'est le démon qui inspire le vice de la colère, et il l'inspire principalement par la triple concupiscence issue du péché originel, c'est-à dire par la concupiscence de la chair, par la concupiscence des yeux et par la concupiscence de l'orgueil. Telles sont les sources spirituelles du vice de la colère en nous.

La colère découle d'abord de la concupiscence de la chair, dans laquelle se concentre la recherche des plaisirs que procurent la nourriture et l'exercice de la faculté sexuelle. " La colère se débat toujours au sujet des plaisirs ", affirme Évagre. S.Maxime et S. Dorothée voient de même dans l'amour du plaisir une cause spirituelle fondamentale de la colère. La colère naît en l'homme, lorsqu'il est affligé de ne pouvoir atteindre un plaisir qu'il recherche, mais également et principalement lorsqu'il se trouve, se sent, ou craint d'être privé d'un plaisir dont il jouissait, et " lors donc que l'amour de soi se trouve meurtri par la souffrance " .(S. Maxime, Questions à Thalassios, Prologue).

La concupiscence des yeux, qui est le désir de posséder des richesses, et par suite l'attachement aux biens matériels et sensibles, est aussi une cause spirituelle très fréquente de colère. C'est par amour des biens matériels et des plaisirs qu'ils lui procurent, et parce qu'il les préfère, que l'homme tombe dans la passion déréglée de colère, comme le dit S. Maxime : " Nous avons préféré les choses matérielles et profanes au commandement de l'amour, et parce que nous y sommes attachés, nous luttons contre les hommes alors que nous devrions préférer l'amour de tous les hommes à toutes les choses visibles, et même à notre corps ". (S.Maxime, Livre ascétique, n.7). Il dit encore : " Parce que nous sommes pris par l'amour des choses matérielles et l'attrait du plaisir et que nous préférons tout cela au commandement, nous ne sommes pas capables d'aimer nos ennemis ; bien plutôt nous arrive-t-il de nous opposer à ceux qui nous aiment, à cause de ces choses mêmes. " (Id. ibid.,8)

" La cause spirituelle la plus fondamentale de la colère est l'orgueil ", nous assure S. Jean Climaque. (L'Échelle,VIII, 36). S. Marc le moine abonde dans le même sens : " L'orgueil principalement consolide et fortifie la colère ". (A Nicolas, 8). C'est en effet lorsque l'homme se trouve blessé dans son amour-propre, lorsqu'il se sent humilié, offensé, déconsidéré - notamment par rapport à l'image avantageuse qu'il a de lui-même et qu'il attend que les autres lui renvoient - qu'il se porte aux différentes formes de colère. Si bien que ce qui paraît être la cause extérieure de la colère et la motiver véritablement (le mépris) n'est en fait que le révélateur ou le catalyseur d'une colère qui procède directement du sujet lui-même, de son orgueil. " Ce ne sont pas les paroles qui nous blessent, note par exemple saint Basile, c'est notre orgueil qui nous révolte et la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes " (Homélies 10, Sur la colère) . Le colérique qui arriverait à supprimer son orgueil supprimerait donc de ce fait la cause intérieure principale de sa colère.

Les Remèdes à la Colère

Sachant clairement ce qui distingue la colère vertueuse du vice de la colère, et n'ignorant plus les causes les plus profondes de ce vice, - qu'on l'envisage du point de vue psychologique ou du point de vue moral et spirituel, - nous sommes maintenant en mesure d'indiquer les remèdes les plus nécessaires pour guérir cette maladie de l'âme.

Les remèdes d'ordre psychologique et physique

Les remèdes d'ordre psychologique sont très bien indiqués dans la présentation que fait de la colère la psychologue Louise Careau, comme nous le disions. Ils se résument à assurer en autant que possible les conditions permettant de parler et d'agir en pleine maîtrise de soi. Ce qui exige de prendre du recul, de calmer ses émotions, de réfléchir, de s'interdire d'intervenir sous le coup d'une passion non contrôlée, d'écouter le point de vue de son adversaire avant d'entreprendre un dialogue positif, fondé sur la vérité et la justice, et non sur une agressivité aveugle.

Est-il psychologiquement recommandable de dire sa colère, de la faire sortir de son foyer intérieur, dans le but d'en décharger son coeur ? Oui, mais à certaines conditions. A la condition d'abord que la colère soit entièrement justifiée, puis que son expression extérieure ne dépasse pas les limites voulues par la raison. S'il s'agit vraiment de s'en libérer, on ne peut laisser libre cours à sa colère de n'importe quelle manière, c'est-à-dire d'une manière qui aurait pour effet de la nourrir davantage en soi et dans les autres, ou qui serait une façon de se venger de l'outrage par l'outrage, de l'injustice par l'injustice. Le bienfait psychologique de dire sa colère pour s'en libérer ne saurait être en somme un prétexte pour se répandre en blasphèmes contre Dieu ou encore pour se vider le coeur par des propos sinon haineux du moins contraires à la charité fraternelle. S'il y a bien des façons de dire sa colère qui ne peuvent avoir que de très mauvaises conséquences en soi et dans les autres, l'ouverture du coeur à une personne qui peut vraiment nous aider à la porter et à retrouver l'équilibre intérieur sera toujours excellente. Cette personne peut être un ami intime, un psychologue, un psychiâtre, pourvu que ne soit jamais perdu de vue le but poursuivi : le recouvrement de la paix intérieure.

Tout cela est bien. Mais lorsque la colère est profondément enracinée dans l'âme comme une maladie chronique, de telle manière que l'âme est dominée par elle, et qu'elle entraîne un déséquilibre dans tout l'organisme, que faire pour en guérir ?

Au simple point de vue des forces naturelles, une thérapie psychologique devra s'accompagner d'une thérapie physique, visant une nette amélioration de l'équilibre physique souvent sérieusement compromis par des colères fréquentes et graves. Quand des troubles physiques apparaissent liés à l'habitude de la colère, il ne faut pas hésiter de recourir au médecin, en cherchant à demeurer le plus près possible des remèdes naturels. Car ce ne sont pas les médicaments chimiques qui ont la vertu de guérir une personne du vice de la colère, bien qu'ils puissent apporter un soulagement temporaire à ses effets physiques. En raison de l'interaction du corps sur l'âme, pour apaiser une agressivité désordonnée, la violence que l'on peut faire à son corps par de bons moments quotidiens d'exercice physique n'est nullement à négliger. Aux exercices physiques ordonnés à calmer l'agressivité d'une manière innocente, comme les sports où l'on dépense beaucoup d'énergie, il conviendra toujours de joindre des exercices de détente physique complète.

Mais toute thérapie physique et psychologique, aussi nécessaire et recommandable qu'elle puisse être, ne sera jamais suffisante pour guérir de la maladie de la colère. La guérison de cette maladie repose par-dessus tout sur les remèdes qui s'appliquent d'une façon spécifique aux causes qui engendrent la colère. Or, ces causes sont essentiellement d'ordre moral et spirituel.

Les remèdes moraux et spirituels

1) la foi et la confiance en Dieu - et donc la prière

La colère, en tant que maladie morale qui, en s'attaquant à la raison et à la liberté, déforme l'image de Dieu dans l'homme, a absolument besoin de l'aide de Dieu pour être rétablie dans sa finalité naturelle. Voilà pourquoi le plus grand obstacle à la guérison de cette maladie, est l'absence ou le manque de foi en Dieu. La guérison de la colère, d'autant plus qu'elle colore le comportement habituel, nécessite la prière, expression spontanée de la foi et de la confiance en Dieu. La prière la plus efficace s'adresse à notre Père du ciel au nom de Jésus-Christ notre Seigneur, qui s'est fait notre frère pour rétablir la fraternité universelle des origines, c'est-à-dire l'unité de la grande famille humaine, sans cesse menacée par le vice de la colère.

2) Agir contre le démon

Spécialement contre le démon de la colère, il importe d'implorer la miséricorde toute-puissante de Dieu. Certaines colères, où l'action de Satan est évidente, exigeront des prières de libération ou d'exorcisme. Comme Satan a peur de Jésus-Christ et du signe de sa victoire sur lui, - la croix -, la seule invocation du nom de Jésus, ou encore un simple signe de croix peuvent suffire à le terrasser.

3) le sacrement de la confession

Si déjà il y a un bienfait psychologique indéniable à ouvrir son coeur à une personne capable de nous aider à vaincre le vice de la colère, ce bienfait est surmultiplié lorsque l'ouverture du coeur s'exerce dans le sacrement de la confession. Car alors c'est dans le cadre d'une rencontre personnelle avec Jésus-Christ que se fait l'ouverture du coeur, et Jésus-Christ a un pouvoir qu'aucun médecin ou psychologue n'a sur la terre : celui d'agir directement dans l'âme pour la guérir de ses blessures. C'est pourquoi dans le sacrement de la réconciliation, il y a un remède divin à la colère, qui est donc incomparablement plus efficace que les meilleurs remèdes humains.

4) le rôle indispensable de la vertu de douceur

La colère dans sa finalité naturelle, qui est de lutter contre la source de tous les maux, le péché et Satan qui en est l'instigateur, ne peut parvenir à s'exercer si elle n'est plus tempérée par l'inclination naturelle à la douceur, qui doit remplir l'âme comme une disposition permanente, c'est-à-dire une vertu. La vertu de douceur a pour fonction dans l'âme d'assurer le contrôle de la raison sur l'agressivité pour la rendre capable d'un comportement qui soit, en toutes circonstances, raisonnable et ouvert à la volonté de Dieu. C'est par cette vertu de douceur que l'homme, en tant qu'être raisonnable, ressemble à Dieu qui est toujours en parfait contrôle de lui-même. Sans douceur il n'y aurait pas de miséricorde, et donc pas de pardon. Or, c'est surtout en pardonnant, plus encore que par les dons merveilleux de sa création, que Dieu manifeste sa bonté toute-puissante.

5) le pardon rendu possible par les fruits de la douceur

La douceur ouvre l'âme au sentiment de compassion et à la miséricorde. Sans ces dispositions, les grandes colères ne sauraient jamais s'apaiser. Pour guérir du vice de la colère, il faut apprendre à pardonner, comme Dieu nous pardonne. Le pardon des offenses et de tous les torts qu'on aurait pu subir est le grand remède intérieur à la colère. Ce remède est enseigné au monde par le divin Médecin des âmes, Jésus-Christ, qui en a donné l'exemple durant toute sa vie et surtout à l'heure de sa Passion, où toutes les injustices du monde se sont pour ainsi dire jetées sur lui pour l'écraser. Pardonner les outrages, les différentes sortes de mépris, les plus graves injustices, cela est, de soi, au-dessus des forces humaines. Mais cela devient possible par la grâce de Jésus-Christ. C'est une grâce que tous peuvent obtenir en la demandant au Seigneur, qui veut aussi la donner à tous, car sans cette grâce de participation à la miséricorde divine, personne ne pourrait jouir du pardon divin, et par suite obtenir le salut éternel. C'est pourquoi dans la prière qu'Il nous a enseignée, le Seigneur nous fait demander : " Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ".

6) la vertu de l'humilité

La vertu de douceur, comme remède le plus spécifique de la colère, ne peut exister sans la vertu d'humilité, qui nous fait reconnaître ce que nous sommes devant Dieu et notre prochain avec toutes nos misères, nos faiblesses, nos fautes. Dans l'humilité, qui nous maintient à notre vraie place devant Dieu et le prochain et qui, de ce fait, projette sans cesse à nos yeux la véritable image de nous-mêmes, s'enracinent la charité et toutes les vertus qui y concourent. Parce que nous sommes de pauvres pécheurs, et beaucoup plus que nous ne le pensons, parce que nous nous trompons souvent, parce que nous avons des défauts que les autres voient mieux que nous et qui les font souffrir, nous avons besoin d'indulgence, de compréhension, de compassion, de pardon, qui sont des expressions diverses de la charité. C'est ainsi que l'humilité, qui nous rend conscients de nos propres misères, nous fait comprendre jusqu'à quel point Dieu est patient et miséricordieux avec nous, et aussi comment nous devons témoigner aux autres la même miséricorde que nous attendons d'eux.

Accompagnée de la douceur dont elle assure la fécondité, l'humilité ne fait pas que disposer l'âme au pardon des offenses, elle la garde de ces sentiments violents qui la poussent à la colère, c'est-à-dire des morsures brûlantes de l'amour-propre qui se révolte intérieurement pour venger tout ce qui est perçu comme du mépris. Ainsi la douceur et l'humilié sont des remèdes d'ordre moral et spirituel à la colère, en en délivrant l'âme par le pardon ; ce sont aussi des remèdes qui préviennent la colère à la façon d'un vaccin préventif. Ces vertus s'obtiennent, comme nous l'avons dit, par la prière et la réception fréquente du sacrement de pénitence, inséparable de l'Eucharistie, mais elles supposent une volonté ferme de les acquérir par des efforts constants, qui s'inscrivent dans l'entreprise d'une profonde conversion morale.

Comment pratiquer la douceur et l'humilité ?

Mais comment se convertir du vice de la colère aux vertus de douceur et d'humilité ?

a) prévenir la colère

Il faut d'abord pour opérer cette conversion, en collaborant avec la grâce de Jésus-Christ en nous, faire tout ce qui est en notre pouvoir pour prévenir la colère. A cette fin, saint Alphonse de Liguori conseille de faire tous les jours ce qu'on pourrait appeler un examen de prévoyance. " Vienne pour nous l'occasion d'être insultés par le prochain, écrit ce saint docteur, si alors, faute de prévoyance, nous sommes pris au dépourvu, difficilement pourrons-nous discerner la vraie ligne de conduite à tenir pour ne pas succomber à la colère ".

b) s'interdire de se mettre en colère

Comme, selon les Pères, l'usage naturel de l'agressivité doit être orientée à combattre le péché et le démon, il est expédient de refuser à la colère contre le prochain, même si elle était justifiée, l'entrée de son coeur. C'est un conseil de saint Augustin repris par saint François de Sales qui écrit dans son Intoduction à la vie dévote : " Il est mieux, dit saint Augustin écrivant à Profuturus, de refuser l'entrée à l'ire juste et équitable que de la recevoir, pour petite qu'elle soit, parce qu'étant reçue, il est malaisé de la faire sortir, d'autant qu'elle entre comme un petit surgeon, et en moins de rien elle grossit et devient une poutre ".

Si la colère s'est infiltrée dans le coeur et qu'elle n'est pas maîtrisée le jour même, remarque saint François de Sales, elle se convertit bien vite en haine : " Que si une fois elle peut gagner la nuit et que le soleil se couche sur notre ire - ce que l'Apôtre défend -, se convertissant en haine il n'y a quasi plus moyen de s'en défaire ; car elle se nourrit de mille fausses persuasions, puisque jamais nul homme courroucé ne pense son courroux être injuste ". Et saint François conclut : " Il est donc mieux d'entreprendre de savoir vivre sans colère que de vouloir user modérément et sagement de la colère, et quand par imperfection et faiblesse nous nous trouvons surpris d'icelle, il est mieux de la repousser vivement que de vouloir marchander avec elle ; car pour peu qu'on lui donne de loisir, elle se rend maîtresse de la place et fait comme le serpent, qui tire aisément tout son corps où il peut mettre la tête. Mais comment la repousserai-je, me direz-vous ? Il faut … qu'au premier ressentiment que vous en aurez, vous ramassiez promptement vos forces, non point brusquement ni impétueusement, mais doucement et néammoins sérieusement ; car comme on voit ès audiences de plusieurs sénats et parlements, que les huissiers criant : Paix là ! font plus de bruit que ceux qu'ils veulent faire taire, aussi il arrive maintes fois que voulant avec impétuosité réprimer notre colère, nous excitions plus de trouble en notre coeur qu'elle n'avait fait, et le coeur étant ainsi troublé ne peut plus être maître de soi-même ".

c) cultiver la douceur

En cultivant en toutes circonstances la vertu de douceur, il s'agit d'en faire provision pour l'heure de la tentation. Donc, faire de fréquents actes de douceur et d'humilité pour combattre le penchant qu'on pourrait avoir à la colère. Il faut ainsi tâcher d'être aimable et de répandre le bonheur autour de nous. C'est de cette manière que la douceur est un remède préventif, dont l'efficacité a été éprouvée par saint François de Sales lui-même : " Au surplus, recommande-t-il, lorsque vous êtes en tranquillité et sans aucun sujet de colère, faites grande provision de douceur et débonnaireté, disant toutes vos paroles et faisant toutes vos actions, petites et grandes, en la plus douce façon qu'il vous sera possible ".

d) pratiquer la douceur envers nous-mêmes

La douceur n'est pas à cultiver seulement envers les autres, mais pour qu'elle imprègne toute notre conduite, il faut la cultiver aussi envers soi-même. Car il est aussi mauvais d'entrer dans des sentiments de colère envers soi-même qu'envers les autres, et ne sont pas rares ceux qui se font beaucoup de mal de cette manière, par exemple en ne se pardonnant pas de s'être trompés. " En quoi, écrit encore saint François de Sales, font une grande faute plusieurs qui, s'étant mis en colère, se courroucent de s'être courroucés, entrent en chagrin de s'être chagrinés, et ont dépit de s'être dépités ; car par ce moyen ils tiennent leur coeur confit et détrempé en la colère : et si bien il semble que la seconde colère ruine la première, si est-ce néammoins qu'elle sert d'ouverture et de passage pour une nouvelle colère, à la première occasion qui s'en présentera ; outre que ces colères, dépits et aigreurs que l'on a contre soi-même tendent à l'orgueil et n'ont origine que de l'amour-propre, qui se trouble et s'inquiète de nous voir imparfaits. … Croyez-moi, Philothée, comme les remontrances d'un père faites doucement et cordialement ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour le corriger que non par les colères et courroux ; ainsi, quand notre coeur aura fait quelque faute, si nous le reprenons avec des remontrances douces et tranquilles, ayant plus de compassion de lui que de passion contre lui, l'encourageant à l'amendement, la repentance qu'il en concevra entrera bien plus avant et le pénétrera mieux que ne ferait une repentance dépiteuse, creuse et tempêtueuse ".

e) réparer le plus tôt possible nos fautes

Si on s'est laissé emporter par la colère, il ne faut pas tarder à réparer sa faute en reconnaisant franchement qu'on a eu tort de se fâcher. Il ne faut pas hésiter à s'excuser de son impatience, et à demander pardon d'une parole injurieuse ou blessante qui a pu échapper. C'est un devoir de justice que de porter ainsi remède aux blessures qu'on a pu causer. Saint François de Sales pense que le devoir de réparation, dépassant la stricte justice, doit aller jusqu'à faire des actes contraires à la colère, par conséquent des actes concrets de douceur inspirés par la charité : " Soudain que vous vous apercevez avoir fait quelque acte de colère, réparez la faute par un acte de douceur, exercé promptement à l'endroit de la même personne contre laquelle vous vous serez irritée. Car tout ainsi que que c'est un souverain remède contre le mensonge que de s'en dédire sur-le-champ, aussitôt que l'on s'aperçoit de l'avoir dit, ainsi est-ce un bon remède contre la colère de la réparer soudainement par un acte contraire de douceur ; car comme l'on dit, les plaies fraîches sont plus aisément remédiables ".

f) ne jamais se fonder sur des impressions négatives

Pour guérir d'une disposition maladive à la colère, il importe de porter attention à ses impressions, à ses sentiments et à ses pensées, où la colère se tient comme en embuscade prête à foncer sur la première personne paraissant nous contrarier. Par cette attention sur les mouvements de son coeur, on demeure en garde contre soi-même, et il devient plus facile de se maîtriser.

g) n'avoir que des pensées charitables au sujet du prochain

Pour corriger dans sa racine la tendance qu'on peut avoir de donner tort aux autres et de croire qu'ils ont à notre égard de mauvaises dispositions, il faut s'appliquer à leur prêter toujours de bonnes intentions et à les excuser. Par ailleurs, prendre comme règle de ne jamais écouter les mauvais rapports, qu'on ne peut pas contrôler objectivement, car rien n'est plus propre à exciter la colère et à semer la division.

e) ne pas se décourager dans le combat contre le vice de la colère

Enfin, il ne faut pas nous décourager dans la lutte contre le vice de la colère, car il s'agit d'une maladie tenace qui plonge profondément ses racines dans le coeur. Ce n'est - il faut y insister - qu'avec l'aide de Dieu, incarné en Jésus-Christ qu'on peut guérir parfaitement de cette maladie, car c'est de son divin Coeur doux et humble que coule sur les âmes qui l'implorent la source rafraîchissante et pacifiante de la douceur et de l'humilité.

La parfaite victoire sur le vice de la colère

Comme pour toute maladie, la guérison du vice de la colère suppose que les remèdes appropriés soient appliqués aux causes particulières qui la provoquent en nous. Dans la mesure où jouerait davantage comme cause particulière l'une ou l'autre des trois concupiscences, c'est à faire disparaître cette cause que la lutte contre la colère devrait plus spécialement porter. Mais comme les vertus de douceur et d'humilité et de charité, si l'on en comprend bien les exigences , impliquent un profond détachement des biens de la terre, des plaisirs et des honneurs, la victoire parfaite sur la colère est garantie par la pratique de ces vertus, si l'on est bien décidé à n'y mettre aucune réserve. C'est le sentiment de saint Jean Climaque.et de saint Jean Damascène.

A propos de la parfaite victoire remportée sur la colère par la douceur et l'humilité, saint Jean Climaque écrit dans L'Échelle du Paradis (MG 88, 828C) : " La victoire sur la colère est un insatiable désir d'humiliations, tout comme il y a chez ceux qui sont épris de vaine gloire un immense désir de louange. La victoire sur la colère est une défaite de la nature, qui couronne nos combats et nos sueurs et nous rend insensibles aux injures. La douceur est un état d'immobilité de l'âme, qui se comporte de la même manière en face des outrages comme des louanges. Le commencement de la victoire sur la colère est le silence des lèvres au milieu du tumulte du coeur ; le progrès consiste dans le silence des pensées au milieu d'une légère agitation de l'âme ; et la perfection dans la constante sérénité parmi le souffle des vents impurs ".

D'autre part, saint Jean Damascène est convaincu que la parfaite victoire sur la colère arrive dans l'âme que la douceur et l'humilité conduisent à un amour fraternel sans bornes : " Si tu es agité par la colère et l'irascibilité, écrit-il, revêts-toi de sympathie et fais-toi le serviteur de tes frères. Si tu le peux, lave-leur pieds fréquemment, en toute humilité, demande le pardon à tout le monde, visite souvent les malades, sers-toi de ta langue pour chanter les psaumes, et bien vite tu seras débarrassé de la passion ". (De la foi orthodoxe, MG 95, 80A).

J.Réal Bleau, ptre.

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