www.lumenc.org DUCCIO di Buoninsegna, Guérison de l'aveugle / Healing of the Blind Man, 1308-11, Detail, Tempera on wood, 43 x 45 cm, National Gallery, London
  Les maladies de l'âme

Qu'entend-on par "maladies de l'âme"

Introduction aux maladies de l'âme

L'art médical spirituel selon Philoxène de Mabboug

L'orgueil

L'Ennui ou la dépression spirituelle (l'acédie)

La Tristesse

La Colère

L'Inquiétude

La Jalousie

Le Mensonge

L'Angoisse

La Gourmandise

La Cupidité ou l'avarice

Les Désordres de Nature Sexuelle ou La Luxure

La dépendance affective

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L'Inquiétude

L'inquiétude, qui peut prendre différentes formes comme l'anxiété et l'angoisse, pouvant aller jusqu'à la panique, peut être envisagée sous différents angles, c'est-à-dire regardée avec les yeux d'un sociologue, d'un psychologue, d'un médecin ou psychiatre ou encore sous l'angle proprement spirituel, qui est celui des motivations les plus profondes, et souvent secrètes, de l'agir humain.

1. Le sociologue étudie le comportement social. À l'aide de statistiques, en référence à une culture donnée, il cherche à établir des éléments constants, ou dominants acuellement, ou tout simplement dignes d'une particulière attention, dans les habitudes sociales d'un peuple. C'est ainsi qu'au sujet de l'inquiétude, il pourra affirmer, par exemple, que les canadiens français sont plus inquiets que les canadiens anglais ; plus inquiets au sujet de l'éducation de leurs enfants ; plus inquiets dans leurs relations de travail ; plus inquiets concernant leur sécurité financière ; plus inquiets concernant les conditions publiques vraiment favorables à la santé; plus inquiets par rapport à leurs dirigeants politiques; mais beaucoup plus insouciants en ce qui concerne les études post-secondaires et plus insouciants des conséquences sociales de leurs mauvaises habitudes.

Le sociologue peut suggérer certains remèdes extérieurs à des situations sociales jugées négatives ou désastreuses comme la nécessité de procéder à des réformes sociales et de promulguer de nouvelles lois.

2. Le psychologue a une toute autre vision que le sociologue. S'il s'agit de l'inquiétude, sans faire abstraction du comportement social comme facteur d'influence, il l'envisage comme une émotion ou une source d'émotions négatives qui affectent l'individu qui vient le consulter. Son approche est personnelle. Il aidera donc une personne à découvrir les causes de son inquiétude, qui sont souvent complexes et inavouées ; et il proposera, pour y remédier, l'utilisation d'une grande variété de ressources psychologiques. Ce qui signifie parfois une longue psycho-thérapie où la méthode varie selon les maîtres auxquels on se réfère.

L'approche psychologique est bonne, surtout lorsqu'elle arrive à mettre une personne devant ses problèmes réels, et à l'engager à vouloir sincèrement y porter remède. Pensons au vaste domaine des dépendances. L'approche psychologique est donc bonne mais elle est limitée à la fois dans la recherche des causes les plus profondes et des remèdes les plus puissants, qu'on ne peut obtenir que par le recours à Dieu, à Jésus-Christ, le seul médecin des âmes vraiment autorisé.

3. De même, l'art médical du médecin, et notamment du psychiatre, peut rendre d'immenses services aux personnes souffrant d'angoisse, surtout de certaines formes d'angoisse qui sont des psychoses. Mais encore là, faut-il reconnaître que, tout indispensables qu'elles soient, la médecine générale et la psychiatrie demeurent insuffisantes pour traiter à fond ce mal de l'âme qu'on appelle inquiétude ou anxiété. Les médicaments prescrits pour les personnes qui souffrent d'anxiété, calment sans doute les émotions, mais parce qu'il les insensibilisent au lieu de les guérir, ils font souvent autant et parfois plus de tort que de bien à la santé du malade.

Il y a certes l'alternative des médecines douces, faisant appel aux merveilleuses ressources de la nature en nous-mêmes et à l'extérieur de nous-mêmes ; il n'y a pas de doute que les médecines douces, pourvu qu'elles ne soient pas associées à des croyances erronées ou à des pratiques occultes, peuvent faire beaucoup de bien aux personnes anxieuses. Mais il demeure que les meilleurs remèdes naturels sont incapables de guérir l'inquiétude dans sa source la plus profonde, qui est morale et spirituelle.

C'est précisément à ce point de vue moral et spirituel qu'il nous appartient d'envisager l'inquiétude.

L'inquiétude est une maladie de l'âme qui est particulièrement fréquente et, aussi longtemps qu'elle n'est pas traitée, cette maladie nuit considérablement à l'acquisition de la maturité morale; elle empêche d'agir dans la maîtrise de soi et s'oppose radicalement au progrès spirituel. Le mal de l'inquiétude, qui est aujourd'hui amplifié par l'instabilité et les désordres de la société actuelle, c'est-à-dire par l'anti-civilisation dans laquelle nous baignons, affecte des millions de personnes.

Cette maladie, reliée à la tristesse et à la crainte, peut être certes envisagée sous différents angles comme nous l'avons déjà dit, mais en raison de ses racines morales, l'approche qu'en font les grands maîtres spirituels est beaucoup plus exhaustive. Les Pères des premiers siècles ont porté l'attention sur sa parfaite guérison obtenue par la vertu de l'«apathie», qui délivre l'âme de toute inquiétude, comme dit saint Nil, et la rend semblable au lys parmi les épines. Car "l'âme parfaite vit sans soucis au milieu de tant de gens inquiets". Parmi les maîtres spirituels qui ont analysé le mal de l'inquiétude, en ont montré les effets pernicieux et en ont indiqué les remèdes nécessaires, se distingue sans contredit saint François de Sales, qui en a traité ex professo au chapitre XI de la quatrième partie de son "Introduction à la vie dévote". En nous référant spécialement à ce grand connaisseur de l'âme humaine, nous verrons, toujours sous l'aspect moral et spirituel :

1. L'origine de l'inquiétude
2. Son objet
3. Sa nature
4. Sa cause principale
5. Son inutilité et sa nocivité
6. Sa gravité
7. Ses remèdes

1. L'origine de l'inquiétude

Comment l'inquiétude naît-elle dans l'âme? De quels sentiments premiers, par rapport à elle, dépend-elle?

L'inquiétude, remarque saint François de Sales, découle de la tristesse. Voici comment :

"... La tristesse, écrit-il, n'est autre chose que la douleur d'esprit que nous avons du mal qui est en nous contre notre gré, soit que le mal soit extérieur comme pauvreté, maladie, mépris; soit qu'il soit intérieur, comme ignorance, sécheresse, répugnance, tentation. Quand donc l'âme sent qu'elle a quelque mal, elle se déplaît de l'avoir et voilà la tristesse : et tout incontinent elle désire d'en être quitte, et d'avoir les moyens de s'en défaire. Et jusqu'ici elle a raison, car naturellement chacun désire le bien et fuit ce qu'il pense être mal.

" Si l'âme cherche les moyens d'être délivrée de son mal, pour l'amour de Dieu, elle les cherchera avec patience, douceur, humilité, tranquillité : attendant sa délivrance plus de la bonté et providence de Dieu, que de la peine, industrie ou diligence ; si elle cherche sa délivrance pour l'amour-propre , elle s'empressera et s'échauffera à la quête des moyens, comme si ce bien dépendait plus d'elle que de Dieu; je ne dis pas qu'elle pense cela ; mais je dis qu'elle s'empresse comme si elle le pensait.

" Que si elle ne rencontre pas soudain ce qu'elle désire, elle entre en de grandes inquiétudes et impatiences, lesquelles n'ôtant pas le mal précédent, mais au contraire l'empirant, l'âme entre en une angoisse et détresse démesurée, avec une défaillance de courage et de force telle qu'il lui semble que son mal n'ait plus de remède. Vous voyez donc que la tristesse, laquelle au commencement est juste, engendre l'inquiétude ; et l'inquiétude engendre par après un surcroît de tristesse, qui est extrêmement dangereux".

Ainsi l'inquiétude se greffe sur la tristesse, sentiment naturel de l'âme devant un mal qui s'impose à elle et dont elle désire être délivrée afin de pouvoir se réjouir du bien qu'elle cherche pour s'y épanouir.

2. L'objet de l'inquiétude

Tout ce qui est objet de tristesse peut l'être également de l'inquiétude. De quoi s'attriste-t-on et de quoi s'inquiète-t-on, c'est au fond la même question, mais posée à des niveaux différents.

Or, on s'attriste de tout mal perçu comme présent. Ce mal peut être effectivement présent, mais pas nécessairement. Car outre d'un mal actuel on s'attriste souvent d'un mal objectivement passé, qui demeure en quelque sorte présent dans la blessure qu'il a ouverte dans l'âme et qui l'afflige actuellement. La source de tristesse, et par suite d'inquiétude, peut même être un mal objectivement futur, mais que l'imagination rend présent, par exemple les conséquences d'une maladie présente, les conséquences d'une guerre prévue. La dimension future de maux perçus comme présents tient, cela est facile à saisir, une place très importante dans l'inquiétude. Alors, la crainte de manquer de biens nécessaires ou utiles dans l'avenir, ou encore d'être en mesure de surmonter quelque difficulté prévue, nourrit l'inquiétude. Concrètement, dans l'ordre extérieur, nous nous attristons le plus souvent de tout ce qui pourrait porter atteinte à nos biens matériels, à notre santé, à notre réputation, d'où beaucoup d'insécurité et d'anxiété. Dans l'ordre intérieur ou spirituel, nous nous attristons au sujet de nos limites intellectuelles et morales, de nos défauts humiliants, d'épreuves et de tentations que nous avons à surmonter.

3. La nature de l'inquiétude

Il n'y a aucun mal pour l'âme à désirer être délivrée d'un mal qui l'attriste, et par ailleurs à désirer, par rapport aux biens légitimes, tout ce qui peut être pour elle source de joie. Mais elle prend le chemin d'une tristesse encore plus grande ­ la tristesse de l'inquiétude ­ lorsque son désir d'être délivrée du mal ou d'obtenir le bien qu'elle souhaite cesse d'être bien ordonné, c'est-à-dire entièrement soumis à la volonté de Dieu, source première de tout bien et de tout mal qui nous arrive. L'inquiétude naît donc d'un dérèglement radical, bouleversant l'ordre que, en tant que créatures, nous devons respecter et maintenir dans tous nos désirs d'être délivrés du mal et dans toutes nos attentes et espérances du bien.

L'ordre divin qui doit régler nos désirs et que nous devons toujours respecter nous est en fait clairement manifesté par le premier commandement : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces". Au désir d'aimer Dieu par-dessus tout, c'est-à-dire au désir qu'avant tout sa sainte volonté s'accomplisse en nous, doivent se subordonner tous nos autres désirs qui ont trait à notre bonheur naturel. Si tous nos désirs étaient réglés par la soumission aimante et inconditionnelle à la volonté de Dieu, dans laquelle consiste la véritable adoration, il n'y aurait pas de place en notre âme pour la moindre inquiétude. La demande de délivrance du mal ou toute attente de bien qu'elle adresserait à Dieu, comme le souligne saint François de Sales, serait toujours faite dans la patience, la douceur, l'humilité, la tranquillité.

4. La cause principale de l'inquiétude

La cause principale et la plus profonde de l'inquiétude n'est pas d'ordre psychologique mais bien plutôt d'ordre théologal. On peut être certes prédisposé à l'inquiétude en raison de divers traumatismes ou blessures morales qu'il faut savoir considérer. Il n'en demeure pas moins que la cause la plus profonde de l'inquiétude réside dans l'oubli de la primauté de Dieu et de sa douce Providence gouvernant toutes les circonstances de notre vie. L'inquiétude, comme maladie spirituelle, dépend fondamentalement d'un manque de foi concrète en l'amour paternel de Dieu pour nous qui sommes ses enfants, et aussi de confiance en son infinie miséricorde. Le Christ-Jésus nous l'a bien dit dans l'Évangile : "Si Dieu revêt de la sorte les lys des champs (au point que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un deux), ces lys qui sont aujourd'hui et demain seront jetés au feu, ne fera-t-il bien plus pour vous, gens de peu de foi! Ne vous inquiétez donc pas en disant: Qu'allons-nous manger? qu'allons-nous boire? de quoi allons-nous nous vêtir? Ce sont là des choses dont les païens sont en quête. Or, votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît". (Mt 6, 30-33)

Le manque de foi et de confiance en l'amour paternel de Dieu peut être dans l'âme inquiète assez inconscient, mais n'est-il pas essentiel pour elle d'en prendre conscience pour guérir de son inquiétude?

Saint-François de Sales décrit l'inquiétude en termes de précipitation et d'ardeur anxieuse que nous mettons dans la recherche des moyens pour être délivrés du mal, pour sortir d'un embarras ou obtenir un bien quelconque, comme si la réussite en cela dépendait d'abord de notre volonté avant de dépendre de la volonté toute-puissante et toute-aimante de Dieu. "L'âme s'empresse et s'échauffe à la quête des moyens, écrit-il, comme si cela dépendait plus d'elle que de Dieu". L'inquiétude s'identifie en fait à l'impatience des désirs jetant dans l'âme une agitation, qui trouble avant tout sa relation à Dieu, qui devrait être une relation d'amour et de confiance. D'autre part, en raison de son agitation intérieure, l'âme inquiète ne se possède plus; les soucis qu'elle se fait peuvent en arriver à la vider entièrement de son énergie et à la faire prendre des décisions et agir d'une façon tout à fait déraisonnable.

5. L'inutilité et la nocivité de l'inquiétude

Toute cette agitation intérieure, dans laquelle consiste l'inquiétude, est inutile à tous points de vue. Car loin d'aider de quelque manière l'âme à surmonter les difficultés qu'elle doit affronter, cette agitation la livre plutôt à une faiblesse de plus en plus grande. L'inquiétude ne résout jamais nos problèmes, mais nous en crée de nouveaux. Au lieu d'ôter quelque mal que ce soit, elle l'empire. Saint François suggère que l'aggravation du mal due à l'inquiétude peut aller jusqu'au désespoir, lorsqu'il dit que "si l'âme ne rencontre pas soudain ce qu'elle désire, elle entre en de grandes inquiétudes et impatiences, lesquelles n'ôtant pas le mal précédent mais au contraire l'empirant, l'âme entre en une angoisse et détresse démesurée, avec une défaillance de courage et de force telle qu'il lui semble que son mal n'ait plus de remède." D'où l'angoisse extrême qui débouche sur le suicide.

L'inquiétude aggrave donc le mal dont on désire être délivré. Pour nous le faire bien comprendre, saint François de Sales se sert de l'exemple des oiseaux pris dans des filets. Plus les pauvres malheureux mettent d'ardeur à se débattre pour sortir des filets, plus ils s'y emprisonnent.

"L'inquiétude, insiste-t-il provient d'un désir déréglé d'être délivré du mal que l'on sent, ou d'acquérir le bien que l'on espère. Et néanmoins il n'y a rien qui empire plus le mal et qui éloigne plus le bien que l'inquiétude et empressement. Les oiseaux demeurent pris dedans les filets et lacs, parce que s'y trouvant engagés, ils se débattent et remuent déréglement pour en sortir, ce que faisant ils s'enveloppent de plus en plus."

6. La gravité du mal de l'inquiétude

L'inquiétude n'est pas seulement une réaction émotive inutile et nuisible à l'âme et au corps, mais elle est surtout une maladie spirituelle particulièrement grave, parce qu'elle s'attaque à la structure organique de l'âme, à toutes ses facultés et vertus qu'elle prive de leur force vitale. L'inquiétude agit comme un dangereux ennemi intérieur qui met l'âme en complet désarroi; car elle crée dans l'âme une sorte de sédition interne qui ouvre la porte à tous ses ennemis. C'est en comparant les effets de l'inquiétude à ceux d'une guerre civile ruinant un pays avant toute attaque extérieure que saint François de Sales montre la gravité de ce mal spirituel:

"L'inquiétude, pense-t-il, est le plus grand mal qui arrive en l'âme, excepté le péché. Car comme les séditions et troubles intérieurs d'une république la ruinent entièrement et l'empêchent qu'elle ne puisse résister à l'étranger, ainsi notre coeur, étant troublé et inquiété en soi-même, perd la force de maintenir les vertus qu'il avait acquises, et par conséquent le moyen de résister aux tentations de l'ennemi, lequel fait alors toutes sortes d'efforts pour pêcher, comme l'on dit, en eau trouble".

Se trouve ainsi éclairée la toute première affirmation du texte de saint François de Sales sur l'inquiétude: "L'inquiétude n'est pas une simple tentation, mais une source, de laquelle et par laquelle plusieurs tentations arrivent".

7. Les remèdes à l'inquiétude

1) Calmer d'abord son esprit

L'inquiétude consistant dans une agitation intérieure provenant d'émotions fondées sur la tristesse et privant nos facultés intellectuelles de leurs vertus ou aptitudes à imprimer à notre conduite une orientation saine, il importe, avant tout, pour guérir cette maladie, de calmer d'abord notre esprit. En effet, si avant de nous lancer dans la poursuite des moyens pour être délivrés d'un mal ou obtenir un bien, nous ne faisions pas attention à notre état d'âme agitée, nous n'aboutirions à rien sinon qu'à augmenter notre agitation intérieure. C'est bien le premier conseil que donne saint François de Sales aux âmes inquiètes :

"Quand donc vous serez presséedu désir d'être délivrée de quelque mal, ou de parvenir à quelque bien: avant toute chose mettez votre esprit en repos et tranquillité; faites rasseoir votre jugement et votre volonté; et puis tout bellement et doucement pourchassez l'issue de votre désir, prenant par ordre les moyens qui seront convenables: et quand je dis tout bellement, je ne veux pas dire négligemment, mais sans empressement, trouble et inquiétude. Autrement au lieu d'avoir l'effet de votre désir, vous gâterez tout, et vous vous embarrasserez plus fort".

2) Examiner fréquemment sa conscience

L'inquiétude a comme effet désastreux de nous enlever la maîtrise de nous-mêmes. L'âme inquiète ne se possède plus. N'étant plus en possession d'elle-même, comment pourrait-elle agir librement et d'une façon responsable? Pour vaincre l'inquiétude, il faut être bien décidés à ne pas nous laisser ravir la maîtrise de nous-mêmes par l'une ou l'autre des passions et émotions que l'agitation intérieure peut provoquer insidieusement en nous.

Cela requiert une grande vigilance sur tout ce qui se passe à l'intérieur de notre âme. Et cette vigilance se réalise par un examen fréquent de conscience portant précisément sur l'inquiétude ou la tendance à s'inquiéter, qui cherche à s'actualiser à propos de tout. Dans l'examen fréquent que nous devons faire de l'état actuel de notre âme, nous devons nous demander si nous sommes, en ce moment, en possession de nous-mêmes. Et nous devons nous poser cette question comme étant d'une extrême importance pour nous conduire en enfants de Dieu. C'est pourquoi nous devons nous examiner, non pas en nous comparant à qui que ce soit, meilleur ou pire que nous-mêmes, mais uniquement devant Dieu. Ce n'est qu'en rentrant souvent en nous-mêmes dans la lumière de Dieu et de sa volonté sur nous que nous pourrons prendre le recul nécessaire pour ne pas perdre notre liberté intérieure en face des événements extérieurs, aussi inquiétants qu'ils nous puissent paraître. L'examen fréquent de notre état d'âme fait devant Dieu est le deuxième remède indiqué par saint François de Sales pour guérir du mal de l'inquiétude:

"Mon âme est toujours en mes mains, ô Seigneur, et je n'ai point oublié votre loi," disait David. Examinez plus d'une fois le jour, mais au moins le soir et le matin, si vous avez votre âme en vos mains, ou si quelque passion et inquiétude vous l'a point ravie. Considérez si vous avez votre coeur à votre commandement ou bien s'il est point échappé de vos mains pour s'engager à quelque affection déréglée d'amour, de haine, d'envie, de convoitise, de crainte, d'ennui, de joie. Que s'il est égaré, avant toutes choses, cherchez-le, et ramenez-le tout bellement en la présence de Dieu, en remettant vos affections et désirs sous l'obéissance et conduite de sa divine volonté. Car comme ceux qui craignent de perdre quelque chose qui leur est précieuse, la tiennent bien serrée en leur main, ainsi à l'imitation de ce grand roi, nous devons toujours dire: «ô mon Dieu, mon âme est au hasard, c'est pourquoi je la porte toujours en mes mains; et en cette sorte je n'ai point oublié votre sainte loi» ".

3) Surveiller tous ses désirs

L'inquiétude est une sorte d'impatience qui naît de désirs, certes légitimes en eux-mêmes, d'être délivrés d'un mal ou d'obtenir quelque bien, mais qui sont déréglés. Les désirs inquiets, en effet, sont déréglés parce que l'âme cherche à les réaliser par elle-même indépendamment de la volonté et des secours de Dieu. Pour guérir de l'inquiétude, il faut donc exercer un véritable contrôle sur ses désirs, pas seulement sur les grands mais aussi sur les petits qui conditionnent les grands. C'est-à-dire que nous ne devons pas tolérer que le moindre de nos désirs ne mette notre âme dans une disposition d'inquiétude par exemple, le désir de trouver un emploi convenable, le désir d'échapper à un danger réel.

Ce contrôle de nos désirs ne peut être fait que dans une prière confiante, qui nous établisse dans une attitude de soumission à la volonté de Dieu et nous obtienne de sa miséricorde les secours dont nous avons besoin. Ne pas accepter le moindre désir s'accompagnant d'inquiétude signifie, en fait, de mener, avec la grâce de Dieu, un constant combat spirituel contre nos désirs déréglés, en nous refusant toujours à prendre des décisions qui seraient commandées par l'inquiétude. C'est le troisième conseil de saint François de Sales:

"Ne permettez pas à vos désirs, pour petits qu'ils soient et de petite importance, qu'ils vous inquiètent: car après les petits, les grands et plus importants trouveraient votre coeur plus disposé au trouble et dérèglement. Quand vous sentirez arriver l'inquiétude, recommandez-vous à Dieu, et résolvez-vous de ne rien faire du tout de ce que votre désir requiert de vous, que l'inquiétude ne soit totalement passée."

4) Tempérer ses désirs en faisant appel à la raison

L'inquiétude entraînant un état d'âme émotif qu'il n'est pas toujours possible de contrôler parfaitement avant d'agir, surtout lorsqu'il faut agir rapidement, il importe, même en situation urgente, de tout faire pour ne pas agir d'après ce qui est déréglé dans nos désirs.

Le dérèglement des désirs, nous l'avons vu, dépend fondamentalement de leur manque de référence à Dieu, dans la foi et la confiance, et a pour conséquence de les rendre tout à fait déraisonnables. Car nous sommes ainsi faits que si nous ne demeurons pas soumis à la Providence de Dieu, nous perdons la raison dans une plus ou moins large mesure. C'est pourquoi pour régler nos désirs dans les situations urgentes il nous faut faire un effort doux et tranquille pour rendre nos désirs vraiment conformes à la raison:

"Si la chose ne se peut différer, il faut avec un doux et tranquille effort retenir le courant de notre désir, en le modérant tant qu'il nous sera possible. Et sur cela faire la chose, non selon votre désir, mais selon la raison."

5) Ouvrir son coeur à un guide spirituel

Aux remèdes précédents, saint François de Sales en ajoute un autre, qu'il considère comme "le remède des remèdes" de l'inquiétude. Cet excellent remède consiste à ouvrir son coeur à un guide ou confident spirituel, apte à nous comprendre et à nous aider. De son temps, la médecine recourait volontiers à la saignée comme à un remède efficace pour soulager la fièvre, l'épanchement de sang entraînant une baisse de la température. Ouvrir simplement son coeur inquiet à un bon conseiller est sans doute un remède à l'inquiétude beaucoup plus efficace que le recours à des calmants qui ne feront jamais que "geler" l'anxiété sans s'attaquer à ses causes les plus profondes, qui sont d'ordre spirituel:

"Si vous pouvez découvrir votre inquiétude à celui qui conduit votre âme, ou au moins à quelque confident et dévot ami, ne doutez point que tout aussitôt vous ne soyez apaisé. Car la communication des douleurs du coeur fait le même effet en l'âme, que la saignée fait au corps de celui qui est en fièvre continue: c'est le remède des remèdes. Aussi le roi Saint Louis donna cet avis à son fils: si tu as en ton coeur quelque malaise, dis-le incontinent à ton confesseur, ou à quelque bonne personne et ainsi tu pourras ton mal légèrement porter, par le réconfort qu'il te donnera."

Conclusion

Si, en vue d'appliquer à la grave maladie de l'inquiétude les remèdes les plus puissants et les plus efficaces, on veut bien prêter attention à ses causes les plus profondes, on est amené à reconnaître, comme nous l'avons dit, que ces causes sont, par-dessus toutes les autres, d'ordre théologal.

Cela signifie que sans la foi en l'amour de Dieu, sans la confiance en son infinie miséricorde, sans le désir sincère de l'aimer par-dessus tout, il est impossible de guérir vraiment de ce mal pernicieux. Certes, par le recours habituel à la raison, on peut arriver à remporter la victoire sur l'impatience et le dérèglement des désirs; mais d'où peut venir à une raison, perturbée elle-même par l'inquiétude, la lumière et la force pour calmer l'agitation intérieure, qui l'empêche de voir clair et, par suite, de discerner ce qu'il faut faire. Parce que la raison laissée à elle-même se trouve alors dans une sorte d'aveuglement, d'autant plus grand qu'est plus grande l'agitation de l'âme, la lumière et la capacité de discerner la vraie solution ne peuvent venir que d'une source supérieure, celle de Dieu.

Avant tout, il sera donc nécessaire à la raison d'avouer son incapacité actuelle de se délivrer par elle-même du mal de l'inquiétude qui l'affecte; il lui faudra se mettre dans une attitude d'humilité, sans laquelle on ne peut se tourner vers Dieu. En se tournant humblement vers Dieu pour y chercher la lumière, l'âme accède au plan de la foi en l'amour de Dieu dont elle s'approchera de plus en plus par la confiance.

C'est dans une confiance sans bornes en la miséricorde infinie de Dieu que se trouve le remède essentiel à l'inquiétude. C'est lorsque la confiance est inspirée par un amour souverain de Dieu qu'elle agit dans l'âme comme le divin remède à toutes ses inquiétudes. En effet, l'amour de Dieu par-dessus tout porte l'âme à s'abandonner entièrement à tout ce que le bon Dieu veut ou permet, et à mettre en Lui seul la source de sa paix et de sa joie. Et c'est ainsi par les vertus théologales, qui s'épanouissent dans un abandon aimant à la divine Providence, que tous nos désirs s'apaisent, immergés pour ainsi dire, dans le seul grand désir de plaire à Dieu.

Tel était l'idéal des Pères du désert : pouvoir arriver à "l'apathie", au parfait repos de tous les désirs, non par insensibilité du coeur comme les stoïciens, mais par l'ardeur de la charité, enflammant toujours davantage le coeur, au point de ne plus laisser de place en lui qu'au seul désir d'aimer Dieu. Ce seul désir d'aimer Dieu n'éteint pas dans l'âme tous les désirs naturels, mais les simplifie plutôt et les purifie de tout genre de désordre et de dérèglement. L'âme simplifiée et purifiée par la charité parfaite ne s'appuie plus sur ses propres forces et lumières pour réaliser ses désirs légitimes d'être délivrée de maux qui l'affigent ou encore ses attentes de biens qu'elle souhaite, mais uniquement sur le bon plaisir de Dieu.

C'est Dieu qu'elle aime par-dessus tout et pour Lui-même; c'est sa volonté qu'elle recherche avant tout. Ne voulant plus que la volonté de Dieu, de manière à conformer toujours la sienne à celle de Dieu, elle en arrive, comme sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, à toujours faire sa propre volonté "fondue" dans celle de Dieu, et ainsi à être parfaitement libérée de toutes ses inquiétudes.

Une âme inquiète aujourd'hui cherche-t-elle une thérapie spirituelle infaillible pour guérir de son mal, elle n'en trouvera pas de meilleure que "la petite voie de l'enfance spirituelle", qu'enseigne à notre pauvre monde ce grand docteur de l'Église, qu'est sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus.

J.R.B.

"Rester enfant, c'est ne s"inquiéter de rien".

"Le bon Dieu veut que je m'abandonne comme un tout petit enfant qui ne s'inquiète pas de ce qu'on fera de lui".

Sainte-Thérèse de l'Enfant-Jésus

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