www.lumenc.org DUCCIO di Buoninsegna, Guérison de l'aveugle / Healing of the Blind Man, 1308-11, Detail, Tempera on wood, 43 x 45 cm, National Gallery, London
  Les maladies de l'âme

Qu'entend-on par "maladies de l'âme"

Introduction aux maladies de l'âme

L'art médical spirituel selon Philoxène de Mabboug

L'orgueil

L'Ennui ou la dépression spirituelle (l'acédie)

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La dépendance affective

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La dépendance affective

De la dépendance affective, nous traiterons deux aspects fondamentaux, également nécessaires pour en avoir une bonne compréhension et en établir une thérapie efficace : l'aspect psychologique et l'aspect spirituel. Puis, nous en exposerons les remèdes.

I. L'aspect psychologique

D'un strict point de vue psychologique, il n'est pas difficile de comprendre en quoi consiste la dépendance affective, comment elle se manifeste et quelles en sont les causes les plus générales.

1) Nature de la dépendance affective

Par dépendance affective, les psychologues entendent habituellement les relations affectives ou amoureuses excessives, qui font qu'une personne en arrive à n'exister que par l'autre. La personne qui aime l'autre sacrifie tout pour son amour : ses biens matériels, son corps, c'est-à-dire ses énergies physiques et sa santé, et son âme même, c'est-à-dire sa pensée personnelle, sa liberté intérieure, sa culture, ses convictions les plus profondes, notamment ses convictions morales, et jusqu'à ses croyances religieuses.

L'amour ou plutôt l'attachement à l'autre est tel qu'il lui arrache sa propre vie, qu'il la désapproprie d'elle-même. Pour tant de dépenses physiques et morales, la personne dépendante affectivement attend un retour d'amour qu'elle ne reçoit jamais, ou du moins jamais comme elle le voudrait : ses attentes sont toujours déçues. Elle a un immense besoin d'être aimée. ce besoin d'être aimée est si impératif en elle qu'il lui commande d'acheter l'amour de l'autre, quel qu'en soit le prix. Mais l'amour vrai ne s'achète pas. Le genre d'amour qu'on traite sans le vouloir en bien de consommation, à l'encontre du véritable amour, est destructeur de la personnalité. Conséquence : une personne dépendante affectivement tend à détruire la vie personnelle de son partenaire et à se détruire elle-même. Si deux personnes co-dépendantes unissent leur destinée, leur relation à l'intérieur du mariage est vite étouffante. Pour échapper à l'étouffement, on cherche fréquemment un exutoire dans une vie sociale ouverte à toutes sortes d'autres dépendances.

2) Les espèces de dépendance affective

La dépendance affective qui comporte certes différents degrés, ne se vérifie pas seulement dans les relations de couple entre un homme et une femme cherchant à combler leurs besoins affectifs mutuels. La dépendance affective peut exister du côté des parents vis-à-vis de leurs enfants, comme des enfants vis-à-vis de leurs parents. Elle peut aussi exister dans les relations de personnes de même sexe, qu'elles soient adolescentes ou d'âge mur.

a) La dépendance parentale

Des parents dépendent de leurs enfants, en ce sens qu'ils paient l'amour de leurs enfants par une démission de leur responsabilité de parents. Pour être aimés de leurs enfants, ils sacrifient leur autorité, surtout dans le domaine de l'éducation. Par exemple, sous prétexte de s'adapter à la faiblesse de l'enfant, ces parents cesseront d'être eux-mêmes, en se laissant dominer par l'enfant. Pour des parents ayant eux-mêmes une carence affective, et dont la conduite est plutôt dirigée par les émotions que par la raison, la tentation de se complaire dans la tendresse qui leur est témoignée par leurs enfants est presque irrésistible. Ils éprouvent une peine très vive de voir leurs petits, lorsqu'ils doivent les punir, s'éloigner d'eux et même de les bouder. Leur coeur s'affole à l'idée de perdre, à tout jamais, leur affection. C'est pourquoi ils se jurent de n'user à leur égard que "d'indulgence", baptisant de ce nom leur lâcheté et leur faiblesse. Pour obtenir la soumission de leurs enfants, ils les supplieront ou encore leur promettront mer et monde, les traitant ainsi sans s'en rendre compte comme leurs supérieurs ou dans la meilleure hypothèse comme leurs égaux. Les capitulations des parents devant les caprices, les exigences déraisonnables, les manipulations, les crises des enfants se font toujours au nom de l'affection, de l'amour, de la tendresse. En réalité, ces capitulations manifestent une certaine immaturité affective chez les parents ; elles sont le signe extérieur d'un désordre affectif, qui peut prendre de graves proportions.

b) La dépendance infantile

S'il y a des parents dépendants affectivement de leurs enfants, la dépendance affective se vérifie beaucoup plus chez les enfants vis-à-vis de leurs parents. Dans un certain sens, tous les enfants sont des dépendants affectifs, et cela est normal. Sans l'affection de leurs parents, et une affection qui leur apporte la sécurité, l'équilibre et la joie de vivre, les enfants ne peuvent se développer d'une façon harmonieuse. Les enfants ont un besoin naturel, essentiel à leur croissance, d'être aimés et de se sentir aimés. Ils ont besoin d'être protégés, consolés lorsqu'ils souffrent, et sécurisés dans leurs peurs.

Il arrive assez souvent que des parents ne savent pas aimer leurs enfants, soit en usant envers eux d'une sévérité excessive, qui tue en eux la confiance et l'amour, soit en ne manifestant pas à tous la même affection, comblant les uns de tous leurs égards et en privant les autres. La nécessité même qui oblige de donner plus de soins à un enfant malade peut devenir l'occasion de négliger son frère ou sa soeur, qui enregistre le manque d'attention dont il est l'objet plus ou moins comme un rejet. Il est naturel que des enfants qui reçoivent constamment blâmes et reproches et jamais d'encouragement pensent qu'ils ne sont pas aimés de leurs parents, et que peut-être ils ne sont pas dignes d'être aimés par personne. Quelle qu'en soit la cause, la carence affective dont souffrent les enfants dès leurs plus tendres années en fait des candidats à la dépendance affective, qui leur fera rechercher plus tard de toutes sortes de manières, l'affection dont ils auront manqué. Cela peut se produire dans toutes les familles. Mais il est évident que les familles "dysfonctionnelles" offrent le milieu le plus favorable à la dépendance affective des enfants, qui subissent inévitablement dans leur activité le contrecoup de tout comportement excessif de leurs parents. On dit que l'insécurité de la maman affecte déjà l'enfant qu'elle porte. Si l'enfant naît dans un milieu familial perturbé, la peur et l'anxiété grandiront avec lui.

Les enfants qui ne se sentent pas vraiment aimés, bien que parfois ils puissent être comblés de gâteries, développent pour être aimés divers modes de survie, tant il est vrai que sans amour on ne peut avoir le goût de vivre. Au fond d'eux-mêmes, ils cherchent désespérément la forme d'affection à la fois tendre et virile, apte à les sécuriser, à les pacifier et à les valoriser. Privés de l'affection paisible, ferme, sûre, dont ils ont besoin, sans pouvoir l'exprimer, ils s'estiment sans valeur, indignes de toute considération et ce sentiment peut engendrer en eux la honte d'exister. Rien n'est plus douloureux pour un enfant que de se sentir indigne, coupable d'exister, que d'avoir honte de lui-même. Ce sentiment est une sorte de mort intérieure, beaucoup plus triste et pénible que la mort physique.

Pour échapper aux étreintes de cette mort de l'âme, pour vivre, pour récupérer, en termes d'affection, la valeur dont ils s'estiment privés, certains enfants se donneront tout entiers à ce qu'ils entreprendront et deviendront perfectionnistes. De tout ce qu'ils font, jamais rien n'est assez bien, assez parfait à leurs yeux. Certes, l'effort surhumain qu'ils déploient pour être appréciés et véritablement aimés, obtient des résultats, mais pas ceux escomptés. car, pour peu que leurs excès sont encouragés, ils ne sont jamais satisfaits d'eux-mêmes, à la poursuite d'une perfection extérieure toujours plus élevée, pratiquement inatteignable. D'où épuisement des forces, découragement, dépression et souvent régression, c'est-à-dire incapacité de faire aisément les choses faciles. Leur carence affective devenue une dépendance affective, les a engagés dans une voie de démesure, où tout devient compliqué, exténuant.

D'autres enfants, ne se sentant pas aimés, subissant peut-être mépris et rejet, développeront en eux des sentiments de colère. Ils en veulent à leurs parents, non sans raison, s'ils ont été, par exemple, victimes d'abus, de violence, ou traités injustement par rapport à leurs frères et soeurs. Alors, être rebelles, faire des mauvais coups, c'est leur manière d'attirer l'attention, et de compenser leur souffrance intérieure née de leur carence affective. Ce sont de petits être blessés, qui blessent à leur tour leurs parents et se révoltent contre toute autorité, perçue comme source d'injustice et de souffrance. Plus tard, après que les manifestations infantiles de leur rébellion seront calmées, ces enfants seront des dépendants affectifs. Leur besoin d'affection qui n'aura jamais été satisfait explosera dans une recherche aveugle d'amour de la part de personnes qui, dépendantes elles-mêmes, ne sauront pas les aimer vraiment.

D'autres enfants, mal aimés, s'isolent dans leur monde intérieur où ils entendent se mettre à l'abri des heurts et des blessures dont ils auront déjà trop souffert. La peur de souffrir davantage du manque d'affection les pousse à fuir le monde extérieur. Ils s'enferment en eux-mêmes, se refusent à s'ouvrir aux autres ; ils disent ne pas avoir confiance en personne. Dans cette voie apparemment sans issue, bien que cela paraisse paradoxal, ils cherchent l'affection, une affection vraie. C'est la peur de ne pas être aimés qui inspire leur isolement et s'apprête à en faire des mésadaptés.

Pour d'autres, leur carence affective les amènera à attirer sur eux l'attention et des soins particuliers, par le biais de malaises, apparaissant comme des maladies, surtout d'ordre digestif. Il n'y a pas de doute que l'insécurité affective à laquelle sont soumis des enfants extrêmement sensibles puisse les rendre physiquement malades. Pour les guérir, il faudra découvrir la cause cachée de leurs maladies.

Par ailleurs, des enfants plus costauds, souffrant de carence affective, attireront sur eux l'attention par un comportement tout à fait opposé à celui de la faiblesse et de la maladie : ce sera par une exubérance affectée, par la bouffonnerie. Ils joueront le personnage du bouffon pour être écoutés, considérés, estimés. C'est un personnage qui voile à la fois leur souffrance et leur soif d'affection, et qui est comme une distortion de leur vraie personnalité.

Je me suis attardé à décrire différentes manifestations de la dépendance affective chez les enfants, parce qu'elles sont à l'origine des troubles affectifs plus graves des adolescents et des adultes. Si on n'y prête aucune attention au stade de l'enfance, la dépendance affective ne peut que s'aggraver de plus en plus et devenir une maladie de l'âme qui rend la vie insuppportable. Pour découvrir les causes lointaines de la dépendance affective des adultes, on ne pourra jamais se dispenser de remonter à l'enfance.

c) La dépendance affective entre personnes de même sexe

La dépendance affective peut aussi vicier les relations de personnes de même sexe. Certaines amitiés, ne comportant pourtant aucune déviation sexuelle, sont quand même très malsaines, lorsqu'elles subordonnent entièrement une personne à l'autre, lorsqu'elles aliènent la liberté de l'une ou de l'autre personne, ou des deux. L'ami veut alors tellement conserver l'amitié de son ami, qu'il lui sacrifie, avec sa liberté, son identité personnelle. L'un ne peut plus se passer de l'autre : l'autre devient sa raison de vivre. Certaines personnes s'attachent ainsi tellement l'une à l'autre que la seule perspective de la séparation les jette dans un profond désarroi intérieur, dans l'angoisse.

L'aliénation de la liberté et de l'identité personnelle caractérise davantage, si l'on peut dire, les relations homosexuelles, qui, contredisant la nature humaine qui veut la complémentarité des sexes, comporte un très grave désordre moral. Il est certain que les personnes homosexuelles actives sont très sérieusement atteintes de la maladie de la dépendance affective.

La personnalité dépendante

La dépendance affective, enracinée dans la carence affective, n'est pas seulement qu'un désordre affectif, elle est un désordre de la personnalité, dont l'affectivité, au plan de la psychologie, n'est qu'un aspect, l'autre aspect étant celui du caractère, très lié avec l'hérédité biologique et les facultés rationnelles. Le caractère dont on peut, avec une bonne formation morale, corriger les défauts, ou sans souci de cette formation les détériorer, représente l'élément plus stable de la personnalité. La dépendance affective, en engendrant des habitudes de comportement destructrices de la liberté intérieure, a pour effet de rendre la personnalité dépendante. C'est pourquoi le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (le DSM-IV), utilisé par les psychologues et les psychiatres du monde entier, ne traite pas explicitement de la dépendance affective, mais plutôt de la dépendance de la personnalité. La personnalité dépendante y est définie comme un besoin général et excessif d'être pris en charge ; besoin qui conduit à un comportement soumis et "collant", et à une peur de la séparation. Le désordre de la personnalité dépendante apparaît au début de l'âge adulte et se manifeste dans des contextes divers.

Les symptômes de la personnalité dépendante

1. D'abord, l'identité personnelle de la personne dépendante est perturbée de diverses manières :

La personne a du mal à prendre des décisions personnelles. Son insécurité la fait hésiter, tergiverser, revenir souvent sur ses décisions. Les décisions à prendre l'angoissent.

La personne a du mal à assumer ses responsabilités. En raison de ses peurs, elle voudrait que d'autres interviennent à sa place. Elle tend ainsi à faire peser ses responsabilités sur les autres.

La personne n'a pas le courage de ses opinions et de ses convictions. Pour ne pas perdre l'affection ou l'approbation d'autrui, elle pense comme lui. Finalement, elle n'a plus d'opinions propres, ni de certitudes personnelles.

La personne ne se préoccupe que du regard des autres : la réaction des autres - réelle ou imaginée - devant ce qu'elle est et devant ce qu'elle fait détermine sa conduite. C'est ainsi qu'elle tendra à projeter une belle image d'elle-même, qui la rehaussera aux yeux des autres.

La personne manque de confiance en elle-même : elle souffre d'un complexe d'infériorité. Ce manque de confiance influence sa pensée, son jugement et la paralyse dans ses activités.

La personne a peur d'être abandonnée, laissée seule, c'est-à-dire à elle-même. Elle craint la solitude, la privant du soutien et de l'appui d'autrui.

2. Au plan émotif, la personne dépendante est instable.

Elle est dominée par ses émotions, qui la font souvent passer d'un extrême à l'autre, sans raison apparente. Elle a par suite beaucoup de peine à avoir un comportement et des réactions modérées; elle est donc excessive, tantôt en joie, tantôt en tristesse, tantôt en douceur, tantôt en colère.

La personne souffre particulièrement d'instabilité affective. La joie affective qu'elle peut parfois ressentir est toujours menacée. Son .bonheur est fragile, car il dépend essentiellement d'autrui.

Lorsqu'elle est en manque d'affection, elle ressent une profonde angoisse au point d'en être paniquée.

Se sentant souvent mal aimée, et même rejetée, par rapport à d'autres personnes qui lui semblent choyées et heureuses, elle éprouve alors des sentiments de jalousie et de colère, comme si l'amour des autres lui était dû en justice, et que les autres étaient responsables de sa souffrance; que leur bonheur était une injure à son état de privation, jugé comme un malheur intolérable.

La personne éprouve, très fréquemment, un douloureux sentiment de vide et d'ennui. Cette profonde tristesse peut l'engager à fuir, à se fuir elle-même, dans toutes sortes d'activités extérieures.

3. Au plan des relations interpersonnelles

La personne dépendante se laisse manipuler et abuser, et elle aussi manipule les autres. Parce qu'elle veut obtenir à tout prix ce qu'elle désire, elle ne discerne pas la vérité du mensonge dans les histoires qu'on lui raconte : elle se fait donc tromper. Et de son côté, parce qu'elle se débat dans un mensonge intérieur concernant l'actualisation de son désir de bonheur, elle manipule les autres.

La personne dépendante est portée à des colères intenses et inappropriées ayant diverses causes. Ce peut être pour se protéger elle-même d'agressions réelles, mais le plus souvent d'agressions qu'elle vit ou revit intérieurement. Ce peut être parce qu'elle est fâchée contre autrui, qui l'empêche d'être elle-même. Ce peut être aussi parce qu'elle en veut au bon Dieu, qu'elle rend responsable de ses malheurs.

II. L'aspect spirituel de la dépendance affective

L'aspect spirituel de la dépendance affective est relatif à la nature spirituelle de la personne humaine, à ce qui est en elle la source de sa dignité. Car la personne humaine n'est pas seulement un être composé d'un corps (aspect physique) et d'une âme (aspect psychologique); c'est un être, comme le définissent les Pères de l'Église, composé de corps, d'âme et d'esprit, entendant par là qu'il porte au plus profond de lui-même, l'empreinte de l'esprit divin. La personne humaine a été créée par Dieu à son image et à sa ressemblance. Portant en elle l'image de Dieu, elle ne peut se réaliser, se parfaire, sinon dans une relation vivante avec ce Dieu, dont elle est l'image. Pour réaliser son identité personnelle, elle doit d'abord et avant tout prendre conscience de sa dépendance absolue et permanente de Dieu. C'est Dieu qui lui donne d'être, de se mouvoir et de vivre, comme dit S. Paul : En Lui, nous vivons, nous nous mouvons et nous avons l'être (Act. 17, 28).

Même si je ne reconnais pas ma dépendance radicale et totale de Dieu, je n'en deviens pas pour cela indépendant, en ce sens que le souffle de vie qui m'anime vient sans cesse de Dieu, que je ne vis que par Dieu, et que je vivrai aussi longtemps que Dieu voudra bien me laisser vivre. Ne pas reconnaître ma dépendance de Dieu n'empêchera jamais Dieu de m'aimer, mais ce refus de la reconnaissance du souverain domaine de Dieu sur ma vie ne peut que m'empêcher, moi, de l'aimer : et ainsi ce refus de ma condition de créature par rapport au Créateur coupe ma relation vitale avec Lui. Vivre sans Dieu, vivre comme si Dieu n'existait pas aura toujours les conséquences les plus néfastes au plan personnel comme au plan social.

L'insoumission à Dieu, l'indépendance à l'égard de la volonté de Dieu, qui a créé l'homme pour qu'il trouve d'abord en Lui son bonheur, a été depuis l'origine, est encore aujourd'hui et sera toujours la cause première de tous les malheurs, entre autres de ce malheur particulier qu'est la dépendance affective. La dépendance affective, en effet, n'est pas seulement un désordre psychologique, mais sans préjuger du degré de responsabilité individuelle des personnes dépendantes, elle constitue en elle-même un désordre moral et spirituel, c'est-à-dire un état moral relié au péché, pas toujours d'une façon directe et volontaire, mais toujours d'une façon indirecte et conséquente.

Par rapport à Dieu, à l'image duquel nous sommes créés, par rapport à Dieu, qui est le principe et la fin de la vie humaine, et que tous doivent donc aimer par-dessus tout, que se passe-t-il dans le comportement des personnes dépendantes ? Ce qui se passe, c'est que, dans la mesure même où s'exerce la dépendance affective vis-à-vis telle ou telle personne, Dieu n'est pas aimé par-dessus tout, quand il n'est pas totalement oublié. Dans le mouvement affectif de l'âme, Dieu passe alors au second rang et peut-être au dernier, si on lui laisse un peu de place. Cela signifie que les personnes dépendantes qui n'entreprennent aucune démarche pour sortir de leur dépendance, se maintiennent dans l'incapacité d'observer le premier commandement de Dieu. Aussi, ne pourront-elles jamais goûter le bonheur d'aimer vraiment Dieu.

Ici, il faut faire une remarque qui concerne l'illusion dans laquelle vivent beaucoup de personnes dépendantes. Ces personnes disent parfois qu'elles aiment le bon Dieu de tout leur coeur, et elles ont au sujet de Dieu des expressions admirables. Elles sont capables d'employer dans leurs prières des formules sublimes. On ne peut pas nier que ces personnes soient religieuses dans leurs sentiments et leurs paroles. Mais elles ne réalisent pas que l'amour de Dieu ne consiste pas essentiellement ni dans les sentiments, ni dans les paroles, fussent-elles des prières, mais dans les actes. Or, dans la mouvance de la dépendance affective, et dans la mesure que ce que je fais est inspiré par la dépendance affective, quoique j'en pense et puisse en dire, c'est l'objet de ma dépendance et non le vrai Dieu, qui est le motif premier de mes actes, et alors je n'aime pas vraiment Dieu. Or, lorsqu'on n'aime pas vraiment Dieu, c'est-à-dire qu'on ne cherche pas à l'aimer comme il le mérite, on ne réussit pas davantage à aimer vraiment le prochain, c'est-à-dire qu'on l'aime mal, d'une façon désordonnée.

" Tu nous a faits pour toi, Seigneur, et notre coeur est inquiet tant qu'il ne se repose en toi ", dira Saint Augustin, exprimant ainsi que les besoins affectifs du coeur humain sont sans limite, et que par suite, seul l'amour absolu de Dieu - un amour qui ne connaît pas de mesure - peut combler sa soif d'amour. Si le coeur est privé de cet amour de Dieu, dont dépend essentiellement son bonheur, il cherchera, d'abord inconsciemment, à aimer une créature de la façon absolue, sans limite, qui ne convient qu'à Dieu. Cela signifie que sans le primat accordé à l'amour de Dieu par-dessus tout, par lequel nous exprimons notre adoration de Dieu, nous sommes tous guettés un jour ou l'autre par la dépendance affective, où ce n'est plus Dieu qui est adoré mais la personne à laquelle nous aurons soumis entièrement notre vie.

La conséquence de ce renversement de l'ordre de l'amour, ne peut être que la déchéance de notre personnalité, une atteinte profonde à sa dignité. Car autant l'amour de Dieu par-dessus tout nous dispose au véritable bonheur, épanouit notre personnalité en la rendant de plus en plus libre spirituellement, autant la dépendance affective où le primat de l'amour est dans notre vie concrète accordé à une personne humaine a de quoi nous rendre malheureux, en nous dépouillant progressivement de notre liberté intérieure et en nous faisant perdre, avec le contrôle de notre vie, jusqu'à notre propre identité.

Il s'ensuit que la définition de la dépendance affective qu'en donne la psychologie n'est pas adéquate, car elle ne fait que mettre en évidence les caractéristiques intérieures et extérieures superficielles de la maladie. Envisagée dans sa dimension la plus profonde, la dépendance affective n'est pas seulement la souffrance de la personne qui se voit dépouillée de son autonomie dans les relations interpersonnelles, c'est d'abord le mal de l'âme qui cherche, en fait, Dieu où il n'est pas, qui court après le bonheur illusoire d'un faux dieu, follement aimé, et qui, par suite, ne peut jamais rencontrer, pour l'investissement qu'elle fait de sa personne, la réponse d'amour qu'elle désire.

En fait, la dépendance affective vis-à-vis d'une personne, ne met pas en oeuvre un amour vrai de l'autre mais un attachement égoïste, où l'on se cherche dans l'autre. L'amour véritable d'autrui s'exprime par une authentique bienveillance, qui suppose désintéressement et gratuité. Aimer vraiment une personne, c'est lui vouloir du bien indépendamment de moi-même ; c'est lui vouloir du bien même si je n'en retire absolument aucun avantage. Vouloir réellement le bien d'une personne, c'est vouloir que cette personne soit pleinement épanouie, aussi heureuse qu'il est humainement possible de l'être : ce qui est impossible si cette personne est mise dans une situation qui l'empêche de réaliser la volonté de Dieu sur elle. Dans la dépendance affective, par mon attachement égoïste à une autre personne - en plus de ne pas faire moi-même la volonté de Dieu en l'aimant par-dessus tout - j'empêche cette autre personne de faire la volonté divine, en liant sa liberté. Au-delà des meilleures intentions, dans mes actes je veux m'attacher l'autre, je ne la laisse pas libre de mener sa vie personnelle, de répondre à ce que Dieu veut d'elle actuellement. J'appartiens en quelque sorte à la personne dont je dépends affectivement, et je veux qu'elle m'appartienne, qu'elle me donne toute son attention et qu'elle ne vive que pour moi. C'est la négation de la gratuité de l'amour véritable. Et alors, toutes les expressions de l'amour perdent leur caractère de noblesse pour être rabaissées au plan de l'utilité. Comme de part et d'autre, l'amour n'est pas désintéressé et ne peut pas l'être, j'utilise l'affection d'une autre personne pour mon bien à moi et l'autre m'utilise dans son intérêt. Il y a une inversion de l'amour, car alors l'amour ne porte pas vraiment à se donner à l'autre mais ramène finalement tout à soi.

La dépendance affective génère ainsi un rapport d'utilisation mutuelle, qui ouvre toute grande la porte aux procédés de manipulation. C'est finalement la personne la plus manipulatrice qui aura raison de l'autre, et en abusera jusqu'au jour où elle jugera que l'autre ne lui est plus utile. La séparation sera alors vécue comme un abandon, comme un rejet, alors qu'en réalité elle est l'aboutissement normal d'un processus d'utilisation de l'autre. Mais au plan supérieur de la volonté de Dieu, cette séparation vécue comme un douloureux rejet représente une grâce. Une grâce qui invite l'âme souffrante à s'interroger très sérieusement sur la source du bonheur et particulièrement sur le sens et la place de la liberté dans notre vie.

La source du bonheur

La source du bonheur est unique, et c'est l'union de toute notre personne avec Dieu. Cette union personnelle avec un Dieu qui est tout amour résulte de l'amour de Dieu par-dessus tout. Or, pour être concret et non une idée abstraite, l'amour souverain de Dieu implique la disposition à observer ses commandements, par lesquels sa très sainte volonté nous est manifestée. Si je pense et dis que j'aime Dieu, et que je ne suis pas disposé à observer l'un ou l'autre de ses commandements, je suis un menteur, qui ment aux autres et se ment à lui-même. Il importe donc de connaître les commandements de Dieu, d'en savoir les exigences, pour pouvoir les observer et ainsi prouver par nos actes que nous l'aimons de tout notre coeur. Tel est le chemin du bonheur dans lequel la dépendance affective comme toutes les autres dépendances, dans la mesure qu'on s'y abandonne, nous empêche d'entrer. Car la dépendance affective donne inévitablement lieu à l'égoïsme, au mensonge, à la jalousie, à la colère, à la haine de personnes rivales, ne reculant pas parfois devant l'homicide ; enfin, elle entraîne avec elle son cortège de vices, qui en sont les fruits. Si des relations de dépendance mutuelle pouvaient être justifiées comme formes spéciales de l'amour humain, comment pourraient-elles avoir pour fruits des maux qui rendent profondément malheureuses les personnes qui en sont les protagonistes ? La raison principale pour laquelle les relations de dépendance affective seront toujours malheureuses est que, s'opposant à l'ordre voulu par Dieu, elles éloignent nécessairement les coeurs de la source du bonheur.

Le sens de notre liberté personnelle

Si Dieu est l'unique source de bonheur, de notre côté à nous, ce qui conditionne notre bonheur, c'est notre liberté personnelle. Le terme de liberté est ambigu. Il y a plusieurs espèces de liberté. Il y a la liberté sociale et politique, qu'on associe aujourd'hui avec la démocratie, où, en principe, le droit de parole est accordé à tous. À cette liberté extérieure, s'opposent les différentes formes de dictature, qui se couvrent parfois du manteau de la démocratie. Si sous le prétexte de respecter les droits et libertés de tous, quel que soit le régime politique, certains actes criminels portant atteinte au bien commun ne sont plus sanctionnés, en réalité la liberté des citoyens, que la justice a pour mission de protéger, y est bafouée.

En chaque personne, il y a deux sortes de liberté : la liberté psychologique et la liberté spirituelle. La liberté psychologique est un attribut qui appartient à la volonté de l'homme conscient. L'homme en possession de ses facultés et à l'état de veille a le privilège, par rapport aux animaux sans raison, de faire des choix : de choisir d'agir ou de ne pas agir, de faire ceci ou de faire cela. Au plan psychologique, il est maître de son agir, il se détermine lui-même à agir dans un sens ou l'autre. Cette liberté psychologique qu'on appelle le libre arbitre, a été donnée par Dieu à l'homme pour que de lui-même il se détermine à poursuivre le bien dans tous les domaines, et ainsi qu'il s'accomplisse comme personne, pourvoyant à ses besoins et, selon ses responsabilités, aux besoins des autres; de cette manière il prolonge la providence divine, il agit à l'image de Dieu. Si la personne humaine n'était pas libre psychologiquement, si elle n'avait pas le libre arbitre, elle ne pourrait pas aimer, car dans la mesure où il y a une contrainte qui empêche de faire un choix, il ne peut y avoir d'amour. Or, c'est l'amour qui donne son sens à la vie humaine. Dieu a créé l'homme, tout homme, pour qu'il s'épanouisse dans l'amour ; c'est pourquoi il l'a créé libre.

En créant l'homme libre, Dieu a, pour ainsi dire, pris un grand risque : le risque que sa créature intelligente ne se serve pas de son libre arbitre pour l'aimer lui d'abord, puis pour s'aimer vraiment lui-même et aimer son prochain. Comme Dieu avait éprouvé la liberté des anges, il fallait que la liberté humaine fût également éprouvée. Elle le fut chez nos premiers parents qui, à l'instigation de Satan, n'ont pas exercé leur liberté pour aimer Dieu, et elle l'est en toute personne humaine, appelée constamment à choisir entre aimer Dieu par-dessus tout et aimer autre chose plus que Dieu. Lorsqu'une personne humaine, sous prétexte d'un bien qu'elle poursuit ou d'un besoin qu'elle entend satisfaire, se préfère librement elle-même à Dieu ou lui préfère quelque créature, en faussant l'ordre de l'amour par ce qui est objectivement un péché, elle perd sa liberté spirituelle, c'est-à-dire la maîtrise morale de sa vie. Elle ne perd pas cependant sa faculté de libre arbitre ou sa liberté psychologique, bien que de mauvais choix répétés, qui sont des péchés, obscurcissent l'intelligence et affaiblissent la volonté et portent donc atteinte à nos facultés naturelles, en leur infligeant des blessures plus ou moins profondes.

La liberté spirituelle est, en définitive, la perfection morale d'une volonté libre, qui choisit spontanément le bien. Elle résulte de l'amour de Dieu régnant tellement dans la volonté qu'il préside à tous ses choix. Sont spirituellement libres les personnes dont les choix ne sont pas déterminés par les passions, mais par la raison, elle-même entièrement soumise à la volonté de Dieu. L'on comprend tout de suite que tout ce qui rend une personnalité dépendante l'empêche d'être spirituellement libre et par suite, de goûter profondément la sécurité, la paix, la joie venant de Dieu. Le plus grand dommage que fait aux personnes la dépendance affective consiste en ce qu'elle a pour effet de réduire de plus en plus leur liberté psychologique en la conditionnant, et surtout de détruire leur liberté spirituelle, en en faisant non plus des êtres libres, mais esclaves les uns des autres. Ce qui est la plus profonde négation de leur dignité, étant la profanation de l'image de Dieu en elles.

Toutefois la dépendance affective n'est pas une maladie morale sans espoir de guérison Il est certain qu'on peut s'en sortir, qu'on peut en guérir.

La dépendance affective - ses remèdes

Le traitement de la dépendance affective doit reposer d'abord sur la connaissance de sa nature, de ce qu'elle signifie au plan psychologique, mais aussi et surtout au plan de la vie morale et spirituelle.

1. Le fondement de l'humilité

On peut avoir certaines notions "scientifiques" de la dépendance affective, sans reconnaître sa propre dépendance. Reconnaître qu'on souffre de dépendance affective est un préalable à toute thérapie. Cette reconnaissance du mal dont on souffre, et dont on fait très probablement souffrir les autres, exige une parfaite honnêteté avec soi-même, une réelle et souvent bien difficile humilité. Car nous sommes portés à rendre les autres responsables de nos malheurs, de nos propres maladresses, de nos mauvaises décisions et de nos échecs. Les dépendants et dépendantes affectives ne se rendent souvent pas compte que pour arriver à leurs fins, ils ou elles tendent à manipuler les autres en les culpabilisant. Reconnaître la vérité sur soi-même est une condition essentielle de la guérison.

2. Le discernement des problèmes

L'honnêteté avec soi-même permettra de discerner les effets négatifs personnels de sa propre dépendance ou co-dépendance affective. La dépendance affective n'étant pas réservée à une catégorie spéciale de personnes, elle peut affecter hommes et femmes, jeunes ou moins jeunes, dans les contextes les plus divers : celui du célibat, du mariage ou de l'union de fait, et même de la vie consacrée. Car il peut y avoir des religieux ou religieuses, et des prêtres qui souffrent d'une dépendance affective. Dans les relations interpersonnelles à l'intérieur de ces contextes de vie, la dépendance affective crée inévitablement des situations conflictuelles. Toute thérapie suppose la claire vision - au plan psychologique et au plan spirituel - des problèmes personnels et relationnels directement reliés à la dépendance affective.

3. La recherche des causes

Chaque personne a sa propre histoire. Non seulement le discernement des problèmes personnels - d'ordre psychologique et d'ordre spirituel - directement reliés à la dépendance affective importe à une thérapie valable mais par-dessus tout le discernement des causes concrètes qui ont pu entraîner la maladie. Si l'on ne s'attaque qu'aux effets sans découvrir les causes - surtout celles qui sont cachées - on risque de tourner en rond et de ne jamais aboutir à des résultats vraiment positifs. Car on fera porter l'effort à résoudre des problèmes qui se reposeront sans cesse d'une nouvelle manière.

4. Les voies naturelles de guérison

Mais quelle voie emprunter en vue de guérir? Dans la pratique, ce sont les effets négatifs physiques et les troubles du comportement qui attirent d'abord l'attention et qui font qu'en l'occurrence on recourt au médecin et au psychologue dans l'espoir de s'en sortir.

Comme remèdes à la dépendance affective, la psychologie propose plusieurs formes de thérapie, basées sur la prise de conscience de la maladie et sur l'élaboration d'attitudes nouvelles dans le but de corriger le comportement déviant. Le psychologue aide le malade de son diagnostic professionnel, de ses conseils, de son soutien. Pour être efficaces, cela est évident, les remèdes doivent correspondre aux causes réelles de la maladie. Or, dans le cas de dépendances affectives, une partie seulement de leurs causes est la plupart du temps clairement perçue par le clinicien. Lorsqu'un psychothérapeute dit à une personne dépendante : il vous faut être vous-même, voir à vos propres besoins avant de vouloir combler les besoins des autres, cesser de vouloir sauver les autres, apprendre à contrôler vos émotions et assumer vos propres responsabilités, et pour cela ne pas songer à changer les autres mais vous changer vous-même, il indique une route à suivre, qui est celle de l'autonomie personnelle. Ce qui est très juste comme but à atteindre. Comment y parvenir concrètement?

Comme nous l'avons dit, la dépendance affective naît d'une insécurité intérieure liée à une carence affective, ressentie habituellement dans l'enfance et qui a engendré dans l'âme un sentiment douloureux d'anxiété pouvant aller jusqu'à l'angoisse. C'est un fait que les personnes dépendantes sont angoissées. L'angoisse qui, troublant les facultés intellectuelles, peut obnubiler complètement l'esprit et le jeter dans la panique dans les moments de crise, est sans doute l'effet le plus pénible de la dépendance affective. Le plus pénible, parce qu'il affecte le coeur même de l'être personnel et tout son organisme. Pour calmer cette angoisse, beaucoup trop de professionnels de la santé n'emploient encore que des médicaments chimiques, bien qu'aujourd'hui, indépendamment de la psychanalyse, de plus en plus de psychiatres font appel à des techniques corporelles et mentales comme la régularisation du rythme cardiaque pour contrôler les émotions, la synchronisation des horloges biologiques, l'acupuncture, l'exercice physique, l'apport d'acides gras "oméga-3", les techniques de communication affective, etc. Tout cela dans la mesure où ne s'y mêlent pas d'erreurs doctrinales ou morales, et où les malades en retirent un véritable profit, est bon mais n'est nullement suffisant si l'on veut obtenir la guérison en profondeur de la personnalité dépendante. Pour obtenir ce résultat, il manque habituellement à la psychologie et à la médecine psychiatrique, ainsi qu'aux meilleures techniques corporelles et mentales, la considération de l'élément essentiel constitutif de la personnalité qui est la relation de l'homme avec Dieu, et par suite, une attention délicate à l'ordre moral voulu de Dieu, qui est le fondement divin de l'équilibre humain.

5. La grande lumière de la foi chrétienne

Il est de bon ton pour la plupart des hommes de science contemporains, comme les professionnels de la santé, de rejeter du revers de la main comme manquant de sérieux l'apport de la foi chrétienne. La science se dresse alors contre la foi, comme si elle était son ennemie, comme si entre la foi et la science il y avait une opposition irréductible. Et pourtant, bien que distinctes, elles ont une source commune, qui est Dieu. C'est Dieu qui est à l'origine de toutes les sciences comme de la foi, selon ce qui est écrit au 1er livre de Samuel, c.2.v.3 : " Dieu est le maître de toutes les sciences, et par lui sont pesées toutes les actions". La réconciliation de la science et de la foi, qui progressent, certes, selon leur objet et leur méthode propre, se fait dans leur relation commune à Dieu.

En ce qui concerne la connaissance de l'homme, c'est-à-dire de son origine et de sa fin, de sa nature, de sa dignité personnelle, de ses vertus et de ses vices, des causes de sa dépravation morale et de la source de son relèvement, la Révélation chrétienne est particulièrement précieuse. Elle nous apprend qu'à l'origine l'homme est sorti des mains de Dieu resplendissant de beauté, comme sa vivante image, dans une parfaite santé physique et spirituelle, participant par la grâce sanctifiante à la vie même de Dieu, orné des dons préternaturels d'impassibilité et d'immortalité, et destiné à jouir du bonheur de Dieu. Elle nous apprend aussi - et cette connaissance est indispensable pour comprendre les maladies de l'âme - que sa déchéance en tant que miroir de la splendeur de Dieu sur la terre, est due à un péché d'origine, qui a eu pour effet de le priver de sa participation à la vie divine par la grâce sanctifiante, de le dépouiller de ses dons préternaturels d'impassibilité et d'immortalité, et de blesser radicalement, sans toutefois la corrompre, sa nature humaine. Après le péché originel, l'équilibre magnifique dans lequel l'homme avait été créé est brisé; ses facultés intellectuelles, source de son éminente dignité, sont affaiblies; sa sensibilité se révolte contre sa raison; il est porté à se détourner de Dieu en préférant sa propre volonté à celle de Dieu. Le péché l'a livré, par la concupiscence entrée dans sa chair, à une guerre intérieure, à la souffrance et à la mort. Le péché originel est ainsi la raison ultime de tous les malheurs pouvant affliger l'homme, de toutes ses souffrances, de toutes ses faiblesses et de toutes ses maladies.

La Révélation chrétienne nous apprend donc que la misère de l'homme - sa misère morale et psychologique - plonge ses racines dans un péché d'origine. Mais ce qu'elle nous apprend sur la grandeur de l'homme revêt une importance encore plus grande. Car elle nous dit qu'après avoir créé l'homme à son image, dont le péché a terni la splendeur, Dieu a voulu par pur amour restaurer la beauté de son image dans l'homme en se faisant lui-même homme et, par l'oeuvre de sa rédemption, guérir radicalement la nature humaine déchue, en lui communiquant sa divinité. " Dieu a tant aimé le monde, s'écrie saint Jean, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle " (Jean 3,6).

La foi dans le Fils de Dieu incarné devient ainsi un authentique principe de guérison de la nature humaine, qui sans l'incarnation rédemptrice du Fils de Dieu aurait été vouée à une déchéance de plus en plus profonde, à la perte complète de sa dignité et à la mort éternelle.

Certains médecins et autres hommes de science soutiendront que la guérison des maladies physiques et psychologiques n'a rien à voir avec la foi. C'est une affirmation absolument gratuite et, je dirais même, insensée. La foi met l'âme en relation avec Dieu, l'inonde de sa lumière, la fortifie, la pacifie : elle est toujours bénéfique à la santé physique et spirituelle de l'homme. Mais la foi ne dispense pas de recourir aux remèdes naturels. Elle stimule même la raison à rechercher dans la nature tout ce que Dieu y a mis pour le bien de l'homme, notamment pour le recouvrement de sa santé, lorsqu'il est malade. Les chercheurs qui ont la foi en Dieu sont sans cesse émerveillés des richesses de tous genres que Dieu a enfouies au sein de la nature pour l'avantage de l'homme. Il est vrai que la prière, en tant qu'expression de la foi, n'apparaît pas comme un remède directement ordonné à guérir les maladies de l'homme. Cela ne signifie pas qu'elle ne soit pas un remède extrêmement puissant, mais plutôt qu'elle n'exclut pas l'ordre naturel et donc le devoir de recourir à la science médicale. Chaque fois que la médecine sera obligée de reconnaître sa totale impuissance, la foi, si Dieu le veut, pourra guérir n'importe quelle maladie, parce que rien n'est impossible à Dieu, comme on le constate en maints passages de l'Évangile. Si les médecins, avec leur merveilleuse science, peuvent guérir quantité de maladies corporelles, il en va tout autrement lorsqu'il s'agit des maladies de l'âme, qui déterminent souvent de graves maladies physiques. Car c'est notre conviction, fondée sur le témoignage de la sainte Écriture, des Pères et Docteurs de l'Église, que ce n'est qu'à la lumière de la foi chrétienne qu'on peut comprendre en profondeur la nature des maladies de l'âme, leurs causes secrètes, et découvrir leurs remèdes les plus efficaces.

Cela se vérifie particulièrement pour la dépendance affective. Pour en guérir, nous y insistons, les thérapies naturelles ne sont nullement à mépriser et par suite à négliger : elles peuvent aider beaucoup mais elles demeureront toujours insuffisantes. Nous soutenons que pour une authentique guérison de la dépendance affective, la foi en Dieu et en Jésus-Christ, le divin Rédempteur des hommes, est nécessaire. En d'autres termes, toutes les personnes qui souffrent de dépendance affective, avec tout ce qu'elle implique de désordre moral et psychologique, ont besoin, avec les remèdes naturels à leur portée, par-dessus tout de la grâce du Christ. Nous savons que de même que la foi ne s'oppose pas à la science mais l'élargit, de même la grâce ne s'oppose ni se superpose à la nature, mais en s'y insérant l'élève et la perfectionne. C'est ainsi que la grâce du Christ ne s'oppose pas aux moyens de bien et de mieux-être que l'homme peut trouver dans la nature, mais les pénètre, les accroît et les dépasse infiniment.

Retenons que la foi chrétienne apporte une grande lumière, une lumière indispensable, pour comprendre la nature de la dépendance affective, de ses causes cachées aux yeux des psychologues et des psychiatres, et qu'au-delà des remèdes naturels qu'elle assume, elle propose aux âmes affligées, dans la personne du Christ, le thérapeute par excellence, qui est le seul capable de guérir parfaitement la maladie.

6. Se mettre sous les soins du Christ

J'ai pris conscience de ma dépendance affective qui me fait terriblement souffrir. En quête de soulagement, voici que j'entends parler d'un thérapeute qui promet à toutes les personnes qui en souffrent une guérison totale, pourvu qu'elles croient en lui et observent ses prescriptions. Ce thérapeute c'est Jésus de Nazareth, le divin Sauveur, que ses ennemis ont tué il y a deux mille ans, mais qui est ressuscité et est toujours vivant. D'une jeunesse et d'une beauté éternelles, il vit parmi nous et il agit avec une incroyable puissance. De Lui émane une lumière qui illumine les esprits les plus enténébrés, une force et une paix divines, et surtout un amour tellement pur et ardent qu'il enflamme les coeurs et les transforme. Rencontrer un tel thérapeute est absolument vital pour moi. Par le seul fait d'y penser, l'espoir de guérir renaît dans mon coeur. Je prends donc la décision de le rencontrer et de me mettre sous ses soins.

La rencontre avec le divin Médecin Jésus se fait d'abord dans la prière. Une prière humble et confiante, toute orientée vers l'obtention de sa miséricorde. Je lui demande d'expérimenter l'amour sans bornes de son Coeur miséricordieux. Je lui demande la connaissance de moi-même, de ce que je suis à ses yeux : la connaissance à la fois de ma misère et de ma grandeur. Après avoir reconnu mes fautes, et spécialement celles provenant de ma dépendance affective, je lui demande son pardon, de me réconcilier avec le Père et avec mes frères. Je lui demande de régénérer mon âme, de l'établir dans une confiance inébranlable en Lui, de n'être rebuté par aucune épreuve, même si je retombe, même si le chemin de la guérison est dur et long. Je lui demande de m'apprendre à me tourner sans cesse vers Lui, pour chercher en Lui seul la lumière et la force, la lumière pour prendre de bonnes décisions et la force pour agir, et pour marcher avec persévérance dans la bonne direction. Par l'expérience d'un contact personnel avec Jésus, un contact qui s'intensifie, je comprends mieux de jour en jour que je ne puis me dispenser, pour guérir, de vivre dans sa grâce. Vivre dans sa grâce, c'est chercher continuellement sa présence, c'est le rencontrer fréquemment dans le sacrement de la réconciliation qui rajeunit l'âme et la purifie ; c'est, par-dessus tout, se nourrir aussi souvent que possible de son corps et de son sang, c'est-à-dire du sacrement de son amour, qui le fait vivre en moi et moi en Lui.

Tel est le début de la guérison de la dépendance affective : rencontrer vraiment Jésus-Christ, se mettre sous ses soins attentifs et intensifs, ne pas le quitter de la pensée, s'attacher de tout son coeur à Lui, car Il est tout amour. Il est cet amour vrai et sans bornes que je cherche, et dont je m'éloigne, sans le savoir, dans ma dépendance affective. En Lui seul est la source de tout véritable amour. Et cette source, il veut la faire jaillir dans mon coeur, pour qu'enfin je connaisse le vrai bonheur. Je ne dois jamais oublier que les lieux privilégiés de la rencontre personnelle avec Jésus, les lieux où mon âme peut se livrer entièrement à son action guérissante et pacifiante sont la prière et les sacrements où il agit directement au plus intime de mon être : les sacrements de pénitence et d'Eucharistie.

7. La victoire sur la dépendance affective

Munis principalement des armes de la prière et des sacrements, la victoire sur la dépendance affective est assurée aux âmes qui consentent à combattre le mal en elles-mêmes sous la direction de Jésus. Qu'est-ce que la dépendance affective que Pia Mellody définit "un besoin irrépressible d'avoir une autre personne comme centre d'intérêt", sinon une recherche désordonnée d'affection, une inversion de l'amour humain, où l'intelligence et la volonté se soumettent à l'impulsion des sens? C'est un désordre moral et spirituel, toujours relié au péché, au moins comme conséquence, et un désordre moral qui entraîne inévitablement au péché, s'il n'est pas corrigé. La dépendance affective résulte d'un désir infantile d'affection, d'un attachement excessif à l'autre qui est, en fait, un attachement à soi-même, car l'autre n'y est jamais aimé pour lui-même. La dépendance affective est en même temps, l'obstacle le plus fondamental à l'amour de Dieu par-dessus tout, à l'amour du prochain et à l'amour de soi-même. Elle est parfois si violente que pour satisfaire le désir excessif d'affection qui la soulève, elle peut arracher de l'âme ses valeurs les plus précieuses et la dépouiller ainsi à la fois de son identité et de sa liberté.

Par où commencer dans le combat contre cette maladie qui ronge les forces vives de l'âme et lui enlève tout repos? Si je pose cette question à notre divin thérapeute Jésus, il va me répondre : par le détachement. C'est exactement ce remède que Jésus propose lorsqu'il dit : "Si ton oeil te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi" (Mt. 18,9). Ce qui signifie : si le lien que tu as avec une personne t'apparaît aussi précieux que la prunelle de ton oeil, mais que ce lien est désordonné en t'éloignant de l'ordre voulu de Dieu en matière d'amour, ton plus grand bien, qui est le salut de ton âme, exige que tu retranches ce lien.

Lorsqu'il y a dépendance affective, le détachement affectif est toujours nécessaire. Ce détachement affectif implique-t-il la séparation physique? Toutes les fois qu'on ne peut rester physiquement ensemble sans être en opposition avec l'ordre voulu de Dieu, sans être en désaccord avec la volonté de Dieu, en d'autres termes sans être et demeurer dans un état de péché, il faut se séparer physiquement. Quand une affection humaine s'exerce d'une façon contraire au premier commandement nous demandant d'aimer Dieu par-dessus tout, et ainsi méprise la volonté de Dieu, elle est certainement mauvaise et doit être abandonnée. Il faut alors consentir à la coupure de la séparation. Cela, beaucoup de personnes dépendantes, même après avoir beaucoup souffert, ne l'acceptent pas parce qu'elles ont une peur terrible de la solitude. Elles préfèrent continuer une relation qui les avilit et les détruit, plutôt que de ressentir la douleur d'un vide affectif, indissociable de la séparation. Ce détachement complet constitue pourtant pour elles, la première étape du combat intérieur sous la conduite de Jésus, pour remporter la victoire sur la dépendance affective.

Parfois, le détachement comme remède à une dépendance affective, ne demande pas la séparation physique, du moins pas une séparation physique permanente. Par exemple, s'il s'agit d'un couple uni par les liens du mariage : dans ce cas, il est nécessaire que les deux époux consentent à faire un cheminement spirituel qui peut exiger une séparation physique temporaire, où l'un et l'autre apprendront à mieux se connaître dans leur faiblesse, à retrouver leur identité personnelle et leur liberté intérieure, à découvrir ce que signifie le devoir premier d'aimer Dieu par-dessus tout comme fondement de tout véritable amour, autant de l'amour ou estime de soi que de l'amour conjugal. Ce cheminement spirituel des époux peut donc exiger une séparation physique temporaire, un temps de solitude orienté vers la rencontre personnelle avec le divin Médecin, Jésus.

Aux couples mariés peut être assimilé le cas de couples non-mariés ayant de jeunes enfants, qui ont besoin de l'assistance parentale. Ces conjoints de fait, se reconnaissant dépendants affectifs, doivent absolument faire un cheminement spirituel avant de songer sérieusement à se marier. Le succès de leur cheminement spirituel comme voie de guérison de leur dépendance affective suppose l'acceptation de l'ordre voulu de Dieu en ce qui concerne l'union de l'homme et de la femme, et donc qu'ils s'abstiennent jusqu'à leur mariage de rapports charnels. À cette condition du succès de leur cheminement, beaucoup objectent l'impossibilité. C'est impossible, disent-ils. Ce qui est vrai, s'ils ne s'appuient que sur leur force naturelle. Mais avec la grâce du Christ-Jésus, cela devient possible, comme l'expérience l'a déjà prouvé dans le passé et continue à le prouver aujourd'hui.

Lorsqu'il n'y a pas d'enfant pour souder l'une à l'autre des personnes co-dépendantes, il est, certes, plus facile de se séparer physiquement jusqu'au mariage, si ce dernier peut être envisagé. Plus facile, en raison de l'absence de cet obstacle extérieur à la séparation qu'est la responsabilité commune vis-à-vis des enfants. Mais la séparation peut signifier quand même une très vive douleur, que Jésus lui-même compare à celle de l'arrachement d'un membre de son corps. Quelle que soit la situation des personnes en cause, le détachement nécessaire pour remporter la victoire sur la dépendance affective ne peut réussir qu'avec la grâce de Jésus.

8. Avec Jésus, apprivoiser la solitude

Le détachement d'une affection désordonnée est un moment extrêmement important, qui requiert absolument l'aide de Jésus. Sans Jésus, sans sa grâce, l'âme vit mal le deuil qu'elle doit faire pour être guérie. Elle risque de chercher à compenser la souffrance de la séparation en tombant dans d'autres dépendances. Son affectivité blessée, en manque d'amour, peut être de nouveau vite attirée par une autre relation illusoire. Ou encore, elle peut penser qu'à défaut d'une relation stable, et dans le but de pouvoir trouver le compagnon ou la compagne idéale, il serait bon pour elle de se livrer, de temps en temps, à quelque agréable aventure. Il importe donc d'entrer dans le désert de la solitude avec Jésus. C'est Lui seul, dont l'amour est infini, qui est capable de remplir le vide intérieur d'un coeur désolé. La solitude sera ainsi la voie conduisant à la plénitude de l'amour.

Pour une âme qui a accepté de faire le détachement affectif, un grand danger serait, certes, de s'isoler, c'est-à-dire de se replier sur soi, de s'apitoyer sur son sort, de broyer du noir, d'envier ceux qui vivent ensemble et qui nous semblent heureux, d'être en colère contre tout le monde et contre soi-même, de sombrer dans une profonde tristesse et peut-être dans la dépression. C'est un danger, une grave tentation qu'on évite, en vivant sa solitude en présence de Jésus, dans son intimité. Alors que l'isolement est repli sur soi et fermeture au réel, la solitude vécue avec Jésus est dans le silence une ouverture du coeur à l'infini. Le temps de solitude, qui suit un détachement affectif, est une grâce qu'il ne faut pas perdre. Car la solitude que remplit la présence de Jésus prépare l'âme à la rencontre transformante avec Dieu. La solitude avec Jésus est l'espace immense où se fait la rencontre avec la lumière et l'amour de Dieu. En dehors de cette bienfaisante solitude, il n'est pas possible de rencontrer intimement le grand Dieu d'amour qui veut se révéler à l'âme et lui apprendre à se connaître elle-même. Voilà pourquoi l'amour de la solitude, de celle qui est imprégnée de la présence de Jésus, est la condition indispensable non seulement de la rencontre intime avec Dieu, mais aussi de la rencontre en profondeur avec soi-même, c'est-à-dire de la connaissance de soi-même, dont l'absence est responsable, surtout au plan affectif, d'innombrables et graves erreurs.

9. Dans la solitude avec Jésus, retrouver son identité personnelle

Certaines personnes ne rencontrent jamais leur "moi" profond, parce qu'elles le fuient sans cesse ; elles se fuient elles-mêmes, pensant trouver dans cette fuite un remède à leur vide intérieur. Ce faisant, elles ne parviennent pas à voir clair en elles-mêmes. L'anxiété qui les tourmente, le mal qu'elles ont de vivre les pousse à sortir d'elles-mêmes, à vivre à l'extérieur d'elles-mêmes. Vivre à l'extérieur de soi-même empêche d'être soi-même ; c'est l'obstacle radical qu'on porte soi-même à son identité personnelle, et par suite à sa liberté intérieure. Si je fuis sans cesse à l'extérieur de moi-même, je perds mes racines, je deviens comme une feuille au vent, ballottée au gré des opinions, des goûts des autres, des diverses modes dans tous les domaines, des conventions sociales, des détestables mensonges que véhicule l'esprit du monde opposé à celui de Jésus-Christ. Mon agir se calque alors sur celui de la multitude sans visage que j'admire. Dans ces conditions, je ne suis plus autonome, je ne suis plus moi-même. Ayant perdu ma liberté intérieure, j'ai perdu de ce fait, ma capacité d'aimer. La solitude est ce lieu de grâce, où à l'écoute de Jésus, qui détient la clé de la vraie liberté, j'apprends à être moi-même, à être libre pour pouvoir aimer.

10. Dans la solitude, Jésus nous apprend l'amour

La solitude est ainsi l'école intérieure de l'amour. L'amour vrai s'enracinant dans les profondeurs du "moi", c'est-à-dire d'un "moi" conscient et vraiment libre, lequel ne se rejoint que dans le silence, il s'ensuit que l'amour vrai se dit d'abord dans le silence intérieur d'un coeur libéré, avant de se dire à l'extérieur par la parole et le don de soi-même. Le drame des dépendants affectifs, c'est que leurs paroles et gestes extérieurs d'amour ne jaillissent pas des profondeurs du "moi" où prend naissance le véritable amour. Dans ces profondeurs, où l'on retrouve son identité personnelle, avec toute l'estime que l'on se doit à soi-même, ils n'y sont pratiquement jamais allés. Or, on ne peut pas aimer vraiment l'autre, si l'on ne s'aime pas soi-même. Lorsqu'on n'a pas d'estime de soi-même, qu'on vit dans le mensonge de la négation intérieure de sa valeur, en cherchant l'amour d'un autre on cherche, en fait, à l'extérieur l'amour que l'on devrait avoir d'abord pour soi-même. Ainsi on se cherche soi-même sans pouvoir se trouver, car on ne peut trouver soi-même, c'est-à-dire son identité personnelle qu'en soi-même. Personne ne pourra jamais combler le vide affectif que je ressens en moi-même du fait que je ne m'aime pas moi-même, que je ne m'accepte pas moi-même, que je me déprécie, ou même que je suis en révolte contre moi-même. Aucun être humain ne peut se substituer à moi pour accepter ce que je dois accepter moi-même en moi, et au besoin pour me réconcilier avec moi-même. En d'autres termes, une juste estime de soi est absolument nécessaire pour pouvoir aimer l'autre, et cette estime de soi-même, fondée sur la conscience de sa dignité personnelle, requiert silence et réflexion, fruits de la solitude. Lorsqu'on ne s'estime pas, on ne peut pas espérer des autres qu'ils nous enlèvent le poids intérieur de ce manque d'amour de soi ; on ne peut en être soulagé qu'en apprenant à s'estimer soi-même.

11. Apprendre de Jésus l'estime de soi-même

Pour s'estimer soi-même, il faut se regarder comme Dieu nous regarde. Cela n'est possible que si l'on s'expose longuement à la lumière de Dieu dans la prière, et qu'on ne veuille plus se regarder que dans cette lumière, qui est tout amour. Lorsque j'aurai aperçu un peu jusqu'à quel point Dieu m'aime et la façon infiniment délicate avec laquelle il m'aime, à la fois stupéfié par cet amour sans bornes et profondément encouragé, si je m'en laisse pénétrer je commencerai à m'estimer moi-même, à m'aimer d'abord pour être en mesure d'aimer les autres. S'estimer soi-même, c'est aimer tout ce que Dieu a fait, fait et veut faire en chacun de nous ; c'est dans la conscience de notre indigence et impuissance radicales, abandonner toutes nos misères, nos lâchetés, nos faiblesses, nos besoins à la miséricorde de Dieu. Ce qui ne peut se faire qu'en se jetant sans réticence dans les bras du bon Pasteur de nos âmes, Jésus-Christ.

Comment s'estimer si la vue de nos misères, qui sont bien plus grandes que nous pouvons le penser, n'engendre en nous que des sentiments négatifs? On ne peut avoir une juste estime de soi-même que dans une foi très vive et une confiance éperdue en l'amour de Dieu incarné, dont la tendresse à notre égard est incompréhensible, toujours prête à tout nous pardonner et à nous renouveler de fond en comble. S'estimer soi-même, c'est aimer l'image que Jésus cherche à faire de lui-même en nous, car c'est dans cette image que réside notre véritable identité personnelle. Dans cette optique, on est certes loin de formes particulières d'estime de soi, recommandées par certains psychologues et psychiatres aux personnes devant vivre dans la solitude, lorsqu'ils leur disent : "gâtez-vous, dorlotez-vous, faites-vous plaisir; masturbez-vous, ayez des relations sexuelles." La vérité est que la quête du plaisir des sens, légitime dans la mesure où elle est conforme à l'ordre voulu de Dieu, ne doit jamais faire obstacle à l'action libératrice que Jésus ne peut accomplir en nous que dans la solitude, et donc dans le sacrifice des plaisirs charnels de l'Egypte. Mais ce sacrifice en vaut la peine, parce que si je me le refuse, je ne pourrai jamais connaître l'immensité de l'amour de Dieu, ni connaître mon identité personnelle et apprendre à m'aimer moi-même. Et si je n'arrive pas à m'aimer moi-même, d'un côté je n'aurai jamais confiance en moi-même, c'est-à-dire que je ne serai jamais libéré de mon insécurité et de l'autre, je serai toujours déçu dans mes relations avec le prochain, étant incapable de l'aimer.

12. Dans la solitude, Jésus nous apprend l'amour de l'autre

Dans la solitude, il faut donc apprendre de Jésus à s'aimer soi-même, et c'est à son école aussi qu'il faut se mettre pour apprendre à aimer l'autre. Car Jésus est le grand et parfait docteur de l'amour. Sans le modèle d'amour qu'il nous offre et sans sa grâce, on ne saurait aimer l'autre d'une façon vraie et totale, dans la liberté du coeur. L'amour-passion donne lieu à tous les excès, qui culminent dans l'attachement aveugle à une autre personne, dont on devient l'esclave. Cet amour aveugle tue la liberté du don de soi-même. Mû par ce type d'amour, devenu une passion tyrannique, on ne se donne pas, parce qu'on ne s'appartient pas. Ou, si vous voulez, on appartient déjà à un autre, avant même d'avoir pris la décision mûrie de se donner à lui. La femme dépendante qui désire se marier - ce qui est sans doute un bon désir - s'accrochera souvent au premier venu qui lui manifestera de l'affection ; en l'idéalisant, elle pensera que cet homme lui aura été envoyé par Dieu. Comment donc est-il possible de faire un bon choix de partenaire, lorsqu'on est dépendant affectif? Il faut d'abord, dans la solitude, regarder longuement Jésus, et lui demander instamment de répandre son amour dans notre coeur, afin que notre coeur, libéré de l'aveuglement de la passion, puisse devenir capable d'aimer de la façon que Lui aime les hommes, suivant son commandement " Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés " (Jean 13, 34).

L'amour de Jésus pour nous s'est exprimé par le don total de lui-même. Dans son amour parfaitement libre, il n'y avait aucune recherche de lui-même, aucune recherche de son intérêt, aucune recherche de plaisir égoïste, mais désintéressement complet et pure gratuité. Nous ne pouvons certes pas arriver à une telle perfection dans l'amour de l'autre, mais il n'en reste pas moins que l'amour vrai du prochain - que ce soit l'amour des parents pour leurs enfants, ou l'amour des enfants pour leurs parents ou encore l'amour des époux entre eux - doit prendre sa source dans le Coeur de Jésus. Cela exige une authentique conversion, qui ne peut se réaliser que si, dans la solitude, on a donné son coeur à Jésus et qu'on le laisse faire ce qu'il désire tant : nous donner son propre Coeur, afin que ce soit lui qui aime l'autre, qui aime tous les autres, à travers nous.

J.R.B.

YT Source http://www.lumenc.org/yt/maldependanceaff.html

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