L'oraison, un regard vers Dieu dans le silence
Nous sommes faits pour Dieu.
" Dieu est Amour " (I Jn 4,8). II a de la joie à se
donner. " Echange d'amitié, où l'on s'entretient souvent seul à seul
avec Dieu dont on se sait aimé " (Thérèse d'Avila), regard simple sur
le mystère de Dieu manifesté dans le Christ Jésus, regard soutenu et
animé par l'Esprit Saint, l'oraison est l'exercice premier de la vie
divine en nous, le mouvement vital de la grâce filiale en notre
âme. C'est pourquoi elle est une exigence fondamentale de la
vie chrétienne elle-même.
L'oraison est la rencontre de l'être
vivant tel que nous sommes, avec le Dieu vivant qui habite en nous :
rencontre du Créateur et de sa créature, du Dieu Saint et de l'homme
pécheur que la grâce rend capable d'amour filial. Mystère de nos
relations personnelles avec le DieuTrinité, temps fort de notre vie de
baptisés, l'oraison, comme rencontre, nous porte à rechercher la
présence divine au milieu de nos occupations quotidiennes.
L'oraison est un contact vivant.
Notre part, indispensable parce que libre, est de recueillement,
d'orientation de tout notre être vers cette présence, invisible et
obscure, mais réelle et agissante de Dieu en nous. L'important, c'est
d'établir un contact vrai et vivant avec Dieu.
Or, " la foi donne Dieu ", nous dit Jean de la
Croix. C'est une vérité évangélique.
La foi de l'hémorroïsse, dans l'évangile, fait
tressaillir Jésus : " Qui m'a touché ? ".
Cette foi lui " arrache " une force qui guérit. "
J'ai senti qu'une force était sortie de moi " (cf. Lc 8,43:48). Notre
acte de foi, foi vivante qui espère et aime dans la pauvreté sentie et
l'impuissance, fait tressaillir Dieu. La foi touche Dieu. Et Dieu se
donne. Lui-même.
Il a de la joie à se donner.
Notre collaboration dans cet échange d'amour qu'est
la prière d'oraison est une collaboration de foi. C'est
un regard de foi, regard sur Jésus, regard persévérant sur l'obscur de
son mystère, regard nourri de prière vocale, de lecture, de méditation
peut-être ou simplement de silence.
Que le contact se fasse dans la joie ou la
tristesse, la ferveur ou la sécheresse, l'activité ou l'impuissance,
l'enthousiasme ou l'écrasement, peu importe. Au-delà du senti, Dieu se
donne. Ce regard de foi, que l'Esprit Saint perfectionne peu à peu en
simplifiant son exercice, est notre grande richesse. Il crée une
intimité de plus en plus profonde et transformante avec le Christ
Jésus. Il fait entrer dans ses sentiments.
Il fait aimer l'Eglise.
...
D'après le P Marie-Eugène de l'Enfant-Jésus, carme
(tiré de Thérèse de Lisieux, no.845, juin 2004, p.15)
Dossier sur la liturgie
A propos de l'instruction Redemptionis
sacramentum sur la Sainte Liturgie
Le 25 mars dernier, en la fête de l'Annonciation du
Seigneur , la Congrégation pour le culte divin et la discipline des
sacrements publiait l'Instruction Redemptionis sacramentum
sur certaines choses à observer et à éviter concernant la très sainte
Eucharistie. Il s'agit d'un document extrêmement important qui
complète, au plan de la discipline ecclésiastique, la magnifique
encyclique doctrinale de SS. Jean-Paul II L'Église vit de
l'Eucharistie.
On ne peut certes apprécier la valeur de ce
document sans le lire et le méditer en portant une attention
particulière à l'intention qui y a présidé, aux certitudes qu'il
exprime avec une grande autorité, aux sources qui le fondent et à sa
rédaction soignée. Sur la base de ce que l'Église a toujours cru et
enseigné, il s'agit de mettre un terme aux nombreux abus qui se sont
glissés dans la célébration de la sainte messe depuis la réforme
conciliaire de sorte à restituer à la liturgie son sens sacré, sa
dignité et sa beauté. Quels qu'ils soient, ces abus ne sont pas à
prendre à la légère, comme le disait le cardinal Francis Arinze dans la
présentation qu'il a faite de l'Instruction : "Tous les abus au sujet
de la Sainte Eucharistie n'ont pas le même poids . Quelques uns
menacent de rendre le sacrement invalide. D'autres manifestent un
manque de foi eucharistique. D'autres encore contribuent à semer la
confusion parmi le peuple de Dieu et tendent à désacraliser les
célébrations eucharistiques. Ce ne sont pas des abus à prendre à la
légère."
C'est d'abord et avant tout le sens même de la
messe qu'il faut redécouvrir, la messe qui n'est pas qu'une assemblée
fraternelle réunie pour se nourrir de la parole de Dieu et rendre
grâces, mais qui est essentiellement la re-présentation sacramentelle
du Sacrifice de la Croix, en ce sens que le sacrifice du Calvaire est
rendu présent d'une façon non sanglante à chaque messe. C'est en
réalité toute l'oeuvre de la rédemption qui s'exerce à chaque messe.
Sous les espéces eucharistiques, au-delà de ce que peuvent percevoir
nos sens et la faible lumière de notre raison, la foi discerne le Corps
et le Sang du Seigneur, le Christ tout entier avec sa sainte humanité
et sa divinité. Tout le contenu de l'Instruction Redemptionis
sacramentum est une conséquence de la foi catholique en la Sainte
Eucharistie.
De ce contenu, Louis Serriche donne un très bon résumé dans La
Nef, no. 149, mai 2004, p.12-13.
Quant à la portée du document et au redressement
qu'il laisse espérer en tout ce qui a trait au culte dans l'Église, nos
lecteurs apprécieront les commentaires du Père Michel Gitton et du Père
Michel Lelong, que nous reproduisons.
Mais où les fidèles peuvent-ils trouver
actuellement l'exacte observance des normes liturgiques fermement
édictées par le document romain ? Nous croyons qu'au sujet de
l'observance de ces normes qui plongent leurs racines dans la grande
tradition liturgique de l'Église, les communautés traditonnelles comme
l'abbaye Sainte Madeleine du Barroux ont une très bonne longueur
d'avance, de sorte qu'elles indiquent aux communautés qui ont
malheureusement regressé la voie du progrès. C'est pourquoi ces
communautés exercent un attrait puissant sur les fidèles: l'attrait de
la beauté et de toutes les richesses de la foi catholique.
Certes ce qui importe par-dessus tout pour
retrouver "l'esprit de la liturgie", c'est d'écouter attentivement ce
que nous ordonne aujourd'hui Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même par
la voix de son Vicaire.
J.R.B.
Rome au secours de la liturgie
Le cardinal Arinze, préfet de la Congrégation pour
le Culte divin, a rendu public le 23 avril dernier les fameuses normes
liturgiques annoncées depuis l'encyclique Ecclesia de Eucharistia (17
avril 2003) : il s'agit de l'Instruction Redemptionis Sacramentum.
Présentation.
Deux Dicastères de la Curie romaine ont été chargés
de préparer cette Instruction: la Congrégation pour le Culte Divin et
la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Cette Instruction est un
texte dense et elle est bien plus qu'un catalogue des abus à éviter ou
à réprimer; si elle dénonce un certain nombre de dérives et même de
délits, elle prend bien soin de les situer dans le cadre d'une
réflexion d'ordre doctrinal, et elle élargit son propos à l'ensemble du
culte de l'Eucharistie.
Causes des abus
Le Préambule présente d'emblée les causes
principales des abus liturgiques: une fausse conception de la liberté
(n. 7); des initiatives oecuméniques contraires à la discipline de
l'Église (n. 8); l'ignorance tant des normes, que de leur histoire (n.
9) ; la tendance, présente dans certains courants doctrinaux déviants,
de rompre le lien entre les sacrements et le Christ, qui les a
institués, et donc aux événements fondateurs de l'Église (n. 10); le
caractère arbitraire des innovations en matière liturgique, ce qui a
pour effet de " léser l'unité substantielle du Rite romain " et "
d'introduire des éléments d'altération et de discorde dans la
célébration de l'Eucharistie elle-même ", ce qui provoque "l'incertitude
doctrinale, le doute et le scandale dans le peuple de Dieu "
(n. 11). En revanche, l'Instruction affirme un certain nombre de
droits, qui sont répartis dans l'ensemble du document: ainsi, dans le
Préambule, le droit général de " bénéficier d'une véritable
Liturgie, qui soit conforme à ce que l'Église a voulu et établi "
(n. 12) annonce les droits plus précis qui émaillent le texte, dans les
huit chapitres qu'il contient.
Dans le chapitre l, qui concerne le gouvernement de
la Liturgie, l'Instruction affirme que " les fidèles ont le droit
d'obtenir que l'autorité ecclésiastique gouverne la sainte Liturgie
totalement et d'une manière efficace, afin que celle-ci n'apparaisse
jamais comme la propriété privée de quelqu'un, ni du célébrant, ni de
la communauté dans laquelle les Mystères sont célébrés " (n. 18). Puis,
il est reconnu aux fidèles le droit d'obtenir que l'Évêque diocésain
veille à ce que des abus ne se glissent pas dans la discipline
ecclésiastique (n. 24).
La participation
Le chapitre 2 traite de la participation " active
et consciente " des fidèles laïcs à la célébration de l'Eucharistie. Il
est essentiel de le considérer en entier, car il s'agit d'un vrai petit
traité de la participation, un sujet important et délicat par
excellence, qui est la cause de bien des ambiguïtés et de dérives,
lorsqu'elle est mal comprise: fondée sur le baptême, la participation
s'inscrit dans la nature avant tout sacrificielle de l'Eucharistie, qui
est " l'une des principales clefs " pour la comprendre et la mettre en
oeuvre (n. 38). Ainsi, les fonctions exercées par les laïcs ne sont pas
laissées au hasard de la créativité (n. 44).
Le chapitre 3 concerne la célébration de la Messe.
Un certain nombre d'abus sont explicitement dénoncés. Citons, en
particulier, le fait d'utiliser des Prières eucharistiques dues à la
composition privée (n. 51) ou la proclamation de ces mêmes Prières
eucharistiques par d'autres personnes que le prêtre (n. 52); l'omission
ou le changement des lectures bibliques prescrites pendant la Messe, ou
leur remplacement par d'autres textes choisis hors de la Bible (n. 61);
la proclamation de l'Évangile par un laïc, y compris un religieux (n.
63); l'homélie prononcée par un fidèle non-ordonné (nn. 65-66);
l'emploi d'un autre texte que le Symbole ou la Profession de Foi prévus
dans les livres liturgiques (n. 69). Et deux droits des fidèles sont
affirmés : le droit d'obtenir, surtout dans la célébration dominicale,
que, habituellement, la musique sacrée soit idoine et véritable, et que
l'autel, les ornements et les linges sacrés resplendissent toujours de
dignité, de beauté et de propreté (n. 57); le droit d'obtenir que la
célébration de l'Eucharistie soit préparée avec soin dans toutes ses
parties, avec, il faut le noter, une mention particulière pour les
chants, qui doivent préserver et alimenter, comme il convient, la foi
des fidèles (n. 58).
La Communion
Le chapitre 4 sur la Communion est très développé:
il est tout d'abord rappelé les conditions pour accéder à la sainte
Table, dont la nécessité de la confession sacramentelle
(nn. 80-81, 86), les normes concernant l'interdiction pour les
non-catholiques et évidemment les non-chrétiens de recevoir la
Communion (n. 8485). On trouve aussi l'affirmation du droit " de
recevoir, selon son choix, la sainte communion dans la bouche" (n.
91), alors que la communion dans la main, dans les pays où elle est
autorisée, ne peut être donnée " s'il y a un risque de
profanation " (n. 91). Le n. 93 rappelle aussi qu'il
faut maintenir l'usage du plateau de communion. La communion
sous les deux espèces fait l'objet d'un long développement dans le but
d'encadrer cette pratique (nn. 100-105), qui doit être accompagnée
préalablement et continuellement d'une catéchèse appropriée portant sur
les principes dogmatiques établis dans ce domaine par le concile de
Trente (n. 100).
Le chapitre 5 comprend un certain nombre d'autres
normes éparses concernant la très sainte Eucharistie: le n. 112 mérite
d'être cité: " La Messe est célébrée en latin ou dans une autre
langue, à condition d'utiliser les textes liturgiques approuvés selon
les normes du droit. À l'exception des Messes, qui doivent être
célébrées dans la langue du peuple en se conformant aux horaires et aux
temps fixés par l'autorité ecclésiastique, il est permis aux prêtres de
célébrer la Messe en latin, en tout lieu et à tout moment ".
L'Adoration
Le chapitre 6 aborde la question du culte de
l'Eucharistie en dehors de la Messe, en rappelant qu'il convient de le
promouvoir (n. 129); en particulier, l'Ordinaire doit encourager
l'adoration du Saint-Sacrement, y compris perpétuelle (n. 136), et
l'Instruction affirme même le droit des fidèles de venir souvent
visiter le Saint-Sacrement pour l'adorer, et de participer, au moins un
certain nombre de fois dans l'année, à l'adoration de la très Sainte
Eucharistie exposée (n. 139). L'Instruction réitère l'interdiction
d'emporter la Sainte Eucharistie chez soi ou dans un autre lieu (n.
132).
Après avoir abordé la question de la participation
des fidèles laïcs, dans le chapitre 2, l'Instruction développe le point
particulier et souvent épineux des fonctions extraordinaires des
fidèles laïcs, dans le chapitre 7. Celui-ci commence par cette
affirmation: " le sacerdoce ministériel est absolument irremplaçable ".
Les ministres extraordinaires exercent donc des fonctions supplétives
(n. 152), c'est-à-dire une aide qui n'est pas prévue pour assurer une
participation plus entière des laïcs (n. 151); elle ne doit donc pas
constituer un prétexte pour altérer le ministère même des prêtres (n.
152). Des normes très précises sont ensuite données dans deux domaines
particuliers: le ministre extraordinaire de la Communion (nn. 154-160)
et les célébrations en l'absence de prêtre (nn. 162167).
Le dernier chapitre de l'Instruction explique les
moyens dont dispose l'Église pour remédier aux abus liturgiques. En
citant saint Thomas d'Aquin, le chapitre 8 affirme d'emblée qu'un abus
a pour effet une " véritable falsification de la liturgie catholique "
(n. 169). Il est donc reconnu à tout catholique le droit de se plaindre
- dans un esprit de vérité et de charité - d'un abus auprès de l'évêque
diocésain ou de l'Ordinaire compétent, ou encore du Siège Apostolique,
en raison de la primauté du Pontife romain. Cependant, dans ce cas, il
convient, autant que possible, que la réclamation ou la plainte soit
d'abord exposée à l'évêque diocésain (n. 184). Concernant les actes
commis contre l'Eucharistie, il est tout d'abord rappelé la
responsabilité de l'Évêque diocésain dans ce domaine, et l'obligation
qui lui incombe de procéder en suivant les normes des saints canons, en
appliquant, le cas échéant, les peines canoniques (nn. 176-180; ici, n.
180). Les modalités d'intervention du Saint-Siège sont aussi précisées
(nn. 181-182).
Serviteur de la liturgie
Dans la Conclusion, l'Instruction Redemptionis
Sacramentum s'adresse à chaque prêtre et diacre en lui demandant de
" s'interroger, même sérieusement, sur le point de savoir s'il a
respecté les droits des fidèles laïcs, qui, avec confiance, se confient
eux-mêmes et confient leurs enfànts aux bons soins de leur ministère
avec la conviction que tous exercent consciencieusement en fàveur des
fidèles ces fonctions, que, l'Église, par mandat du Christ, a
l'intention d'accomplir en célébrant la sainte Liturgie" (n. 186). Les
derniers mots de l'Instruction résument bien l'esprit dans lequel il
convient de la lire et de la méditer: "En effet, il faut que chacun se
souvienne toujours qu'il est le serviteur de la sainte Liturgie "
(n.186).
Louis Serriche
_______________________________
(in La Nef, no.149, mai 2004, p.12-13)
Commentaire sur l'Instruction Redemptionis
Sacramentum
Enfin! Quand on a lu la toute récente Instruction
de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements "sur
certaines choses à observer et à éviter", on se dit que bien des
malheurs eussent été évités, si on avait rappelé plus tôt ces "choses
". Non pas qu'elles n'aient pas été dites et même écrites en toute
lettre dans des instructions très officielles, mais où personne
n'allait les lire. Aujourd'hui on nous explique en 186 articles, tout
ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter, pour que la célébration de
l'Eucharistie retrouve sa dignité dans l'Eglise latine. Mais ce texte
aura-t-il plus de succès que les précédents ? Tant de déformations
passées en habitudes pourront-elles être déracinées par l'effet d'un
document, même revêtu de l'approbation du Pape ? Deux raisons
permettent de l'espérer : d'abord la génération des soixante-huitards
touche à sa fin, les prêtres et les militants laïcs qui ont vécu
Vatican II comme une rupture exaltante avec l'Eglise d'avant le
Concile, s'ils gardent encore en maints endroits le pouvoir, ont perdu
l'influence et une grande partie de leurs convictions, les générations
qui les suivent ne comprennent plus grand-chose aux débats des années
soixante-dix et se demandent pourquoi le progrès a consisté à brader
tant de richesses qu'on envie chez les autres (orthodoxes, juifs,
etc...). Mais les plus jeunes n'ont connu qu'une liturgie si
squelettique qu'ils se représentent mal comment il pourrait en être
autrement. Espérons que ce texte leur donnera le courage de plonger
dans les sources liturgiques (les textes en vigueur, mais aussi ce qui
les a préparés et qui est souvent indispensable pour en comprendre
l'enjeu). L'autre raison qui peut nous laisser espérer que ce texte ne
sera pas un coup d'épée dans l'eau est le ton adopté et le moment
choisi. L'Instruction est clairement référée à l'Encyclique du Pape Ecclesia
vivit de Eucharistia et on y sent la même volonté à la fois ferme
et sereine d'aller de l'avant, sans plus s'embarrasser des précautions
jadis nécessaires sur ces sujets. Le Préfet de la Congrégation
concernée, le Cardinal Arinze, que ses origines africaines protègent
contre les accusations de collusion avec la réaction, a clairement
affirmé, dès son entrée en charge, la volonté de réformer la
réforme liturgique, selon la formule d'un autre cardinal de
Curie, Josef Ratzinger. Il s'y emploie méthodiquement en poussant à la
refonte des traductions liturgiques, et aujourd'hui en épinglant les
abus les plus saillants en matière de célébration eucharistique. Il y a
une grande différence entre le discours trop souvent employé jusqu'ici,
qui déplore des erreurs et des comportements malheureux, mais ensuite
se résigne et va se coucher et l'intention qui inspire ce texte, où on
nous dit clairement que dans certains secteurs de l'Eglise, ça ne va
pas du tout et qu'on ne peut pas laisser les choses ainsi sous peine de
voir se perdre l'essence de la foi catholique. L'encouragement donné à
tout fidèle catholique "qui a le droit de se plaindre d'un abus
liturgique, auprès de l'évêque diocésain, ou encore auprès du Siège
Apostolique (lequel demandera des comptes à l'évêque diocésain) "
(n.184) est une nouveauté qu'il faut saluer. La résignation était
jusqu'ici de mise et rares étaient les fidèles qui voyaient leurs
plaintes en ce domaine aboutir. On peut même se demander si une partie
du malheur n'est pas venue de l'incroyable passivité des catholiques,
tellement habitués à suivre leur clergé, par vertu ou par faiblesse,
qu'ils se sont pliés à toutes les pitoyables fantaisies qu'on leur a
fait avaler depuis quarante ans. À part la frange intégriste, installée
dans son refus global de la réforme, on n'a guère vu ce réflexe de
santé qui aurait consisté à refuser poliment mais fermement de
collaborer à la désorganisation du rite romain. Ceux qui le feront
seront désormais armés et assurés d'être soutenus. Néanmoins, nous
aurions tort de tout attendre d'un texte, même de cette qualité.
L'argument qui restera entre les mains de ceux qui veulent garder leurs
habitudes sera qu'on ne peut pas faire autrement, que les gens ne
comprendraient pas que l'on fasse machine arrière, qu'on risque de
décourager les rares bonnes volontés qui restent (et de fait avec cela
il en restera de moins en moins !) etc... Il importe que tous les
croyants qui ne désespèrent de l'avenir de l'Eglise et de la beauté de
sa liturgie se regroupent là où il est possible d'oeuvrer pour des
célébrations dignes et respectueuses du sacré. Au lieu de s'épuiser en
combats stériles, qu'ils cherchent le lieu, abbaye, paroisse ou
sanctuaire, où ils pourront vivre leur vie spirituelle et nourrir leur
foi et qu'ils le fassent rayonner. En espérant qu'un jour ceci puisse
rejaillir sur toute l'Eglise.
Père Michel Gitton.
Source : Site Internet : www.cérémoniaire.net
Le Père Michel Gitton est membre du Conseil Presbytéral du diocèse de
Paris et Recteur de la Basilique St-Quiriace de Provins (diocèse de
Meaux).
Le Coeur de la foi catholique
Sous ce titre, le Père Michel Lelong, nous donne un
commentaire remarquable de l'Instruction Redemptionis Sacramentum,
où il insiste sur l'importance de ce document pour rendre à la messe
son caractère sacré et sacrificiel. Il souhaite que les normes
liturgiques qui y sont fermement rappelées soient fidèlement observées,
afin que la messe ne soit plus un motif de divisions mais redevienne le
sacrement de l'unité. Ce qui suppose, dans la vérité d'une même foi
eucharistique, le respect des légitimes différences.
C'est un document très importarnt que vient de
publier, à Rome, la Congrégation pour le culte divin et la discipline
des sacrements. A ceux qui voudraient en minimiser la portée, il faut
rappeler qu'il fut présenté, avec une solennité voulue, par deux
cardinaux, Mgr Francis Arinze et Mgr Julian Merranz, accompagnés des
secrétaires des Congrégations du Culte divin et de la Doctrine de la
foi. D'ailleurs, cette instruction Redemptionis sacramentum
"sur certaines choses à observer et à éviter concernant la très sainte
Eucharistie" avait été demandée explicitement par Jean-Paul II lui
même, et de larges consultations avaient eu lieu à travers le monde
avant la publication du texte.
Des 70 pages de cette instruction, il ressort que
le Saint-Siège a voulu souligner la dimension sacrificielle de la Messe
et garantir au Mystère eucharistique toute la dignité nécessaire. Point
par point, le document détaille les divers éléments de la célébration :
rôle spécifique du prêtre et des laïcs, textes liturgiques qui ne
doivent pas être choisis hors du Missel romain, homélies qui ne doivent
pas être confiées à des laïcs, communion qui peut être donnée dans la
main ou dans la bouche, selon le désir des fidèles, lieu de la messe
qui doit être sacré et en aucun temple d'une autre religion, vêtements
liturgiques du prêtre, etc.
La messe, sacrement de l'unité
À plusieurs reprises, l'Instruction affirme les "
droits des fidèles ", notamment celui de bénificier d'une liturgie
conforme à ce que l'Église a voulu et établi, et donc celui de se
plaindre s'il y a des manquements. Le message est clair : la messe est
au coeur de la foi catholique, et chaque prêtre n'est pas libre de la
célébrer selon son bon plaisir.
Ces recommandations du Saint-Siège seront-elles
entendues ? C'est là , évidemment la question fondamentale et une
condition essentielle pour que la célébration de la messe ne soit plus
un motif de divisions, de contestations et de conflits, mais au
contraire ce qu'elle devrait toujours être : sacrement de l'unité,
l'action de grâce au Père, par le Christ, dans l'Esprit.
.... De leurs évêques, les catholiques sont en
droit d'attendre qu'ils ne minimalisent pas la portée de ce document et
ne se contentent pas de paroles rassurantes, comme si les abus dénoncés
par le cardinal Arinze n'existaient pas.
Les journalistes, eux, - en particulier ceux de la
presse catholique - ne doivent pas se contenter d'une lecture
"subjective" de l'Instruction, comme l'ont déjà fait certains en la
présentant comme un "dangereux retour en arrière", ou en prétendant au
contraire qu'"il n'y a là rien de neuf".
Quant aux catholiques attachés à la messe
traditionnelle et à tous ceux qui ont souffert des dérives
post-conciliaires, ils se réjouiront que le Saint-Siège ait rappelé
fermement les normes liturgiques qui doivent être observées pour la
célébration du Saint Sacrifice de la messe.
A cet égard, on peut espérer que ce document de la
Congrégation pour le culte divin contribuera au nécessaire et difficile
dialogue entre le Saint Siège et la Fraternité sacerdotale saint Pie X
: l'Église a besoin de tous ses enfants.
Elle est une grande famille, où chacun peut trouver
sa place dans l'unité de la foi et le respect des légitimes différences.
____________________
Père Michel Lelong, dans L'Homme Nouveau, no.1324,
p.11
L'abbaye Ste-Madeleine du Barroux haut-lieu de la
beauté de la Sainte Liturgie
Du nouveau au Barroux!
Le 25 janvier 2004 avait lieu à l'abbaye
Ste-Madeleine du Barroux la bénédicition abbatiale de Dom Louis-Marie,
successeur de Dom Gérard Calvet, fondateur de cette abbaye, tout à fait
remarquable par sa fidélité à la Règle de Saint Benoît et la beauté de
la liturgie qu'on y célèbre. Cela explique sans doute qu'elle attire
beaucoup de jeunes et qu'elle soit en plein essor. Avec l'aimable
autorisation de l'auteur, directeur de La Nef, nous publions l'
entretien qu'il eut avec Dom Louis-Marie au lendemain de sa
bénédicition abbatiale.
La Nef - Mon Très Révérend Père, vous avez été
choisi comme nouveau Père Abbé par vos frères, comment avez-vous reçu
cette élection?
Dom Louis-Marie - Avec beaucoup d'émotion. La charge
de Père Abbé est redoutable puisque, selon saint Benoît, elle consiste
tout d'abord et avant tout à conduire les âmes à Dieu. Et il aura à
rendre compte au Pasteur éternel, non seulement de son âme, mais aussi
de tout mécompte qu'il pourra trouver dans le troupeau confié à sa
vigilance. Avec quelque inquiétude aussi, étant donné l'effondrement
culturel et religieux que traverse notre continent. Mais la vie
monastique vécue à la lumière de la Règle nous apprend à vivre à plein
dans le surnaturel et donc à recevoir les charges comme venant des
mains de Dieu. Le chapitre 68 prévoit les cas où le supérieur
commanderait des choses impossibles: le frère concerné saura alors que
cela lui est avantageux, et par charité, se confiant dans le secours de
Dieu, qu'il obéisse. Sainte Thérèse recevant la charge de maîtresse des
novices s'écriera : " Lorsque cela m'apparut impossible, cela ne me
sembla plus si difficile. "
- Comment va le TRP Dom Gérard ?
Quand je le lui demande il me répond, soit: " Je
n'en sais rien "; soit: " de mieux en mieux "; ou encore: "c'est quand
je me sens mal que je vais le mieux ".
- Quel est son rôle désormais dans la communauté ?
Lors de son jubilé de profession (50 ans de
profession solennelle), Dom Gérard nous a fait la joie de pontifier à
la messe de la fête de sainte Bernadette. Il s'est présenté lui-même
comme le grand-père (Abbé), le bon père qui est la mémoire de la
famille et à qui il revient d'être la miséricorde de la maison.
Saint Benoît demande au Père Abbé d'enseigner ses
fils par la parole et par l'exemple, surtout par l'exemple. Je remercie
le ciel de nous avoir donné et de nous conserver un si bel exemple de
fidélité à l'office (Dom Gérard est à matines tous les jours, quel que
soit son état de santé), au chapelet, à l'oraison. C'est très émouvant
de voir son propre Père venir me demander des permissions pour de
petites choses : un téléphone, une lettre ou un parloir. Dom Gérard est
là, à mes côtés, un peu comme une crosse discrète sur laquelle je peux
m'appuyer.
- Quelles sont vos priorités comme nouveau Père Abbé?
Il y a deux sortes de priorités: les urgences et
les choses importantes. Le monde vit de stress et d'impatience car il
est obsédé par les urgences. Le moine qui a quitté le monde
radicalement et joyeusement, vient dans le cloître pour poursuivre les
choses importantes. Dom Sortais, dans une conférence mémorable aux
abbés cisterciens tentés par l'apostolat, leur rappelait la définition
du moine donnée par saint Bernard : ce sont ceux qui vivent dans le
cloître pour Dieu seul, adhérant toujours à Dieu, considérant les
choses qui lui plaisent. " Qui in claustro soli Deo vivunt, semper
Deo adhaerentes, ejus placitum considerantes " (saint Bernard, In
Dom. Palmarum, 2,5 PL 183,258). Nos Déclarations, que nous relisons
tous les ans, nous rappellent la même chose. C'est là que repose la
priorité importante. Mère Marie Cronier, première abbesse de Dourgne,
écrivait à Dom Romain: "Il faut donner à Jésus des âmes viriles, des
âmes généreuses, des âmes qui réellement sont siennes, puis prêcher la
vie intérieure, cette beauté qui peut toujours se perfectionner et qui
ravit le coeur du divin Époux. "
- Vous avez choisi comme prieurs de l'Abbaye
Sainte-Madeleine et de votre fondation Sainte-Marie de la Garde deux
très jeunes moines : pourquoi un tel choix?
Les questions ne sont jamais indiscrètes, ce ne
sont que les réponses qui le sont. Dans la Règle, saint Benoît invite à
écouter les plus jeunes, " parce que souvent le Seigneur découvre au
plus jeune ce qui est meilleur. " Il est vrai que saint Grégoire
recommande de ne donner le gouvernement des âmes qu'à des
quinquagénaires, mais il est vrai aussi que saint Bernard a été envoyé
en fondation à 25 ans...
- Comment définiriez-vous l'identité ou la
spécificité de votre Abbaye dans la famille bénédictine?
Il me sera facile de vous répondre en vous lisant
tout simplement le prologue de nos Déclarations sur la Règle, telles
que Rome les a approuvées en 1989: " Vie monastique, selon la Règle
de saint Benoît et les coutumes léguées par nos anciens, office divin
et liturgie de la messe, célébrés selon les rites plus que millénaires
de la sainte Église romaine dans la langue latine: telles sont les deux
sources qui ont donné naissance à la communauté du Barroux et
constituent sa raison d'exister. "
- Quels sont ces anciens qui vous ont légué ces
coutumes?
Nos Déclarations répondent clairement à cette autre
question. Il s'agit du Père Jean-Baptiste Muard, fondateur en 1850 des
Bénédictins du Sacré-Coeur à la Pierre-qui-Vire. Son grand désir était
de sauver les âmes, " dans un siècle qui ne sait que mentir et
blasphémer et où les désordres et les scandales de tout genre se
multiplient à l'infini. " (Comme vous voyez, les choses n'ont pas
beaucoup "évolué" depuis!) Il fallait, pensait-il, frapper les esprits
des contemporains, par le témoignage d'une " vie humble, pauvre et
mortifiée", incluant contemplation et missions. Il a défini
lui-même sa stratégie: "Je sentis qu'il convenait d'opposer au
suprême orgueil du siècle l'humilité la plus profonde, à l'égoïsme, à
l'insatiable passion des richesses la pauvreté la plus absolue, et la
mortification de la chair au sensualisme de notre époque qui place la
souveraine félicité dans la satisfaction des sens."
Bien après la mort du Père Muard survenue
en 1854, Dom Romain Banquet a été encouragé par Dieu à fonder avec Mère
Marie Cronier une double communauté de moines et de moniales à Dourgne.
La priorité était très nettement mise sur la formation " d'âmes
généreuses, qui retracent les vertus des premiers disciples de saint
Benoît, et dont l'unique soif soit la sainteté. C'est un nouvel élan,
insistait-on, une floraison nouvelle dans l'antique ordre de saint
Benoît; aucune innovation ; la Règle, rien que la Règle, mais étudiée,
aimée, traduite en action, afin d'atteindre aux sommets de la
perfection. "
- L'abbaye a fondé un monastère dans le diocèse
d'Agen : comment y avez-vous été accueillis ?
Mgr Descubes, évêque d'Agen, nous a reçus la
première fois avec un peu de réserve mais il nous a écoutés. Après
avoir prié et pris conseil, il nous a acceptés. Nous avons signé une
charte avec lui, qui reconnaît et accepte notre charisme. Monseigneur
est venu souvent au prieuré pour assister aux offices et il ne perd
aucune occasion pour manifester son attention et notre entière
acceptation dans le diocèse. Cette année est jubilaire en
Lot-et-Garonne et les reliques de sainte Foi passeront à Sainte-Marie
de la Garde. Nous avons eu aussi la grande joie et l'honneur de
recevoir Mgr Descubes à la bénédiction abbatiale du 25 janvier; il a
été visiblement touché par la délicatesse de la communauté de la Garde
qui nous a chanté l'hymne à sainte Foi pendant le repas.
- Quelles sont vos relations avec l'évêque d'Avignon?
Mgr Cattenoz est déjà venu plusieurs fois à
l'Abbaye et chez nos moniales pour une conférence et pour la
bénédiction des cloches. Le premier acte que j'ai posé en tant qu'abbé
a été de prévenir Mgr Cattenoz de l'élection. Nous nous sommes
rencontrés à l'abbaye deux jours après et il y a quelques jours de
nouveau pour coordonner certains de nos ministères. Monseigneur a eu la
délicatesse de nous envoyer notre ami, le chanoine Reyne, pour le
représenter auprès de nous lors de la bénédiction abbatiale. Je tiens
aussi à préciser que Mgr Gourvès (évêque de Vannes) a fait de même avec
son vicaire général qui, lui aussi, a été visiblement ému par la
cérémonie. Cela prouve qu'il n'est pas nécessaire de s'entendre sur
tous les points pour travailler à la gloire de Dieu et pour le salut
des âmes. Car il s'agit bien de sauver des âmes.
- Qu'est-ce qui vous semble le plus urgent à mettre
en oeuvre en matière liturgique dans l'Église latine?
Étant à Rome début mars, j'ai pu rencontrer le
cardinal Arinze. Il me disait qu'il fallait travailler beaucoup à ce
que la messe puisse être célébrée avec piété. Il me semble que pour
arriver à cela il faut retrouver ce que Pie XII, le concile Vatican II
et d'autres appellent " l'esprit de la liturgie ". Il est
significatif que le cardinal Ratzinger ait intitulé un de ses derniers
livres concernant ce sujet: L'esprit de la liturgie, reprenant
le titre du livre de Romano Guardini. Ce fut le point de départ du
Mouvement liturgique en Allemagne en 1918, qui contribua de façon
essentielle à la redécouverte de la liturgie, de sa beauté, de sa
richesse cachée et de sa grandeur, comme centre vivifiant de l'Église
et de la vie chrétienne. Pie XII a donné les grandes lignes à suivre
pour toute promotion liturgique dans son admirable encyclique sur la
liturgie Mediator Dei. Il demandait alors un grand respect pour
les décrets du concile de Trente, du magistère de l'Église et des trois
caractères indiqués par Pie X dans son encyclique Tra le
sollecitudini: le respect du sacré contre toute nouveauté profane,
la tenue et la correction des oeuvres d'art dignes de ce nom, et le
sens de l'universel qui, en tenant compte des traditions et des
coutumes locales, puisse affirmer et manifester clairement l'unicité et
la catholicité de l'Église.
Il insistait surtout sur la beauté. Beauté des
édifices, des vêtements liturgiques, beauté du chant grégorien qui doit
être cultivé dans les séminaires et les instituts religieux et même
dans les paroisses, beauté des chants populaires.
Mais le plus important est de vivre la vie
liturgique. La vie liturgique doit devenir pour tous comme un aliment
et un fortifiant pour l'âme. Et c'est pourquoi il demandait que le
jeune clergé, en plus de la formation ascétique, théologique, juridique
et pastorale, reçoive une formation intelligente sur la beauté de la
liturgie et aussi une formation pratique. Il y a quelques années, il
m'est arrivé de servir la messe de saint Pie V à un tout jeune prêtre.
Celui-ci s'excusa de toutes les fautes qu'il avait pu faire et m'avoua
qu'il n'avait eu, en tout et pour tout, qu'une petite heure de
formation pratique à la célébration de la messe. La formation
liturgique n'a pas pour but une pure érudition mais l'accomplissement
digne des devoirs sacrés de la religion et surtout une très intime
union avec le Christ-Prêtre. Ce sont surtout les prêtres de paroisse
qui peuvent faire quelque chose. Le concile Vatican II disait qu'il n'y
avait pas de lueur d'espoir d'obtenir un résultat dans la promotion de
la liturgie (c'est-à-dire en faire la source première et en même temps
indispensable à laquelle les fidèles doivent puiser un esprit vraiment
chrétien) si tout d'abord les pasteurs eux-mêmes ne sont pas imprégnés
profondément de l'esprit de la liturgie. Ce sont les prêtres qu'il faut
toucher.
- Dans les milieux dits Ecclesia Dei, le
Barroux a une aura et une influence certaines, dues en grande partie à
la forte personnalité de Dom Gérard ; vos éditions ont, par exemple,
contribué au nécessaire débat sur la liturgie en publiant d'importants
travaux de Mgr Gamber : quel rôle un monastère comme le vôtre peut-il
jouer dans la crise actuelle?
Vous trouverez plus facilement des spécialistes
pour écrire sur la liturgie que des âmes pour en vivre pleinement.
J'aime à appliquer à la réforme de la liturgie ce que proposait le Père
Muard à la réforme des moeurs. Il nous revient d'abord de montrer
l'exemple en vivant profondément de la liturgie, la vivre de
l'intérieur et patiemment, tous les jours de notre vie. Le premier
mouvement, le premier élan vigoureux en matière liturgique a été donné
par celle qui a mis en marche l'Église à la suite de son Seigneur.
Comme le disait Paul VI dans une Exhortation apostolique Marialis
Cultus, la Vierge est celle qui accueille la Parole de Dieu avec
foi, qui prie en exaltant le nom du Très-Haut, elle est surtout celle
qui offre, la " Virgo offerens ", celle qui non sans un dessein
divin se tenait au pied de la croix, souffrant cruellement avec son
Fils unique, associée d'un coeur maternel à son sacrifice, donnant à
l'immolation de la victime née de sa chair le consentement de son amour
(cf. la constitution dogmatique Lumen Gentium). C'est surtout
en imitant la Vierge, unis indéfectiblement à notre Seigneur, par la
communion des saints, que nous participerons au renouveau.
- Le monde moderne, pour reprendre l'expression de
Bernanos, apparaît de plus en plus comme une conspiration contre toute
vie intérieure : comment, dans un tel contexte, de jeunes hommes
sont-ils amenés à entrer chez vous? D'où viennent-ils généralement et
avez-vous observé une évolution en ce domaine ces dernières années?
Il est vrai que le contexte de la vie influe sur
les vocations. Ce n'est pas seulement les comportements qui ont changé,
mais la forme d'esprit. Il y a 50 ans, notre pays était encore chrétien
sans le savoir. La forme de l'esprit (forma mentis) était encore
chrétienne même chez les anticléricaux. Il y avait une vérité qui
unifiait toute une vie et pour laquelle il valait bien la peine de
s'engager. Mais malgré les vicissitudes de notre temps qui existaient
déjà du temps de saint Benoît, Dieu ne change pas et reste toujours le
même. Et, au fond de leur coeur, les hommes de tous les temps, créés à
l'image et à la ressemblance de Dieu, restent les mêmes. " Il n'est
pas bon que l'homme soit seul " dit Dieu dans le livre de la
Genèse. Cette solitude et cette soif se sont exprimées tout au long de
l'histoire par des âmes qui se sont consacrées à l'absolu de Dieu. Dieu
ne change pas et la nature humaine non plus. Dom Gérard nous a laissé
une belle réponse à votre question : " Qu'est-ce qui a pu motiver
ces millions de jeunes, souvent brillants et pleins d'avenir, à quitter
le monde pour s'enterrer dans une vie de moine pauvre et cachée? Saint
Benoît en donne la raison dans sa Règle: c'est la soif. La soif de
n'être rien pour que Dieu soit tout, la lassitude de ce qui n'est pas
éternel, le désir d'un face à face avec Dieu. La Règle ne demande en
effet qu'une seule chose au jeune homme qui veut être moine: "qu'il
cherche vraiment Dieu" (Chapitre 58). Les monastères ont toujours
été des doigts silencieux dressés vers le ciel, le rappel obstiné et
intraitable, qu'il existe un autre monde de vérité et de beauté, dont
celui-ci est l'annonce et qu'il préfigure..."
D'où viennent les vocations?
Saint Benoît a accueilli des Goths et des barbares.
L'histoire de l'Église ne manque pas d'exemples de conversions
extraordinaires telles celle de Charles de Foucauld ou celle moins
connue d'Ève Lavallière, actrice de théâtre et courtisane adulée, qui
fut frappée par la grâce simplement parce qu'un prêtre avait eu assez
de conviction pour lui affirmer que "bien sûr que si, Madame,
l'enfer existe ". Mais la Providence emploie généralement des
moyens ordinaires pour appeler une âme à se consacrer à Dieu. En
général, les vocations viennent de familles chrétiennes, unies et
pratiquantes, des Mouvements de jeunesse tels que les Scouts, le MJCF
dont j'ai fait partie, Missio et le chapitre Sainte-Madeleine qui vient
de donner quatre vocations dont une chez nous et une chez nos moniales.
Dom de Hemptinne disait qu'il était passé de l'innocence de son
adolescence à la chasteté consacrée, de la frugalité familiale à la
pauvreté monastique et de la piété filiale à l'obéissance bénédictine.
Mais le Seigneur n'est pas lié par ces moyens et l'expérience montre
qu'Il se sert de moyens moins structurés. L'aspirant à la vie
monastique arrive moins grave, moins innocent et beaucoup plus fragile
qu'il y a 50 ans. Le passage de la vie du monde au cloître est plus
douloureux mais la grâce est toujours donnée. J'ai moi-même été
étudiant dans le monde avec beaucoup d'amis. Mon entrée en a surpris
pas mal. Je suis allé au Barroux car je savais que là-bas je trouverais
la tradition et la fidélité à Rome. Lorsque je suis arrivé au Barroux,
j'ai été séduit tout de suite par la beauté du lieu et de
l'architecture, par la jeunesse de la communauté, par la splendeur de
la liturgie. Mais c'est surtout par la radicalité de cette vie toute
donnée à Dieu: coupée du monde, avec Dieu pour seul objet, prié sept
fois le jour et au milieu de la nuit. J'ai pris mon souffle et j'ai
plongé tout de suite.
- Quels conseils donneriez-vous à un jeune attiré
par la vie contemplative?
" Venez et voyez ". Lisez la Règle et priez
la sainte Vierge; Dom Gérard me disait lors de notre première entrevue
que c'est elle qui nous a sortis de l'ornière.
Et je lui ferais lire cette belle lettre
qu'écrivait sainte Thérèse à sa soeur Céline: " Jésus nous (les
contemplatifs) a défendues dans la personne de Madeleine ; Il était à
table, Marthe servait, Lazare mangeait avec Lui et les disciples. Pour
Marie, elle ne pensait pas à prendre de nourriture mais à faire plaisir
à Celui qu'elle aimait ; aussi prit-elle un vase rempli d'un parfum de
grand prix et le répandit sur la tête de Jésus en cassant le vase,
alors toute la maison fut embaumée de la liqueur mais les apôtres
murmurèrent contre Madeleine... C'est bien comme pour nous, les
chrétiens les plus fervents, les prêtres trouvent que nous sommes
exagérées, que nous devrions servir avec Marthe au lieu de consacrer à
Jésus les vases de nos vies avec les parfums qui y sont renfermés... Et
cependant, qu'importe que nos vases soient brisés puisque Jésus est
consolé et que malgré lui le monde est obligé de sentir les parfums qui
s'en exhalent et qui servent à purifier l'air empoisonné qu'il ne cesse
de respirer. "
__________________________
Propos recueillis par Christophe Geffroy, parus dans le
magazine La Nef, no. 148, avril 2004, p.16-19.
Abbaye Sainte-Madeleine, 84330 Le Barroux, FRANCE
Tél: 4 90625631. Signalons la vente auprès de l'Abbaye du DVD de la
bénédiction abbatiale de Dom Louis-Marie au prix de 16¤.
L'art musical sacré
Le grégorien, modèle suprême de la musique liturgique
Le pape Jean-Paul II a publié une lettre autographe
à l'occasion des cent ans du Motu proprio de saint Pie X Tra
le sallecitudini. Le Souverain Pontife y reprend à son compte une
affirmation de Vatican II: " La tradition musicale de toute l'Église
constitue un patrimoine d'une valeur inestimable, qui excelle parmi les
autres expressions de l'art, spécialement du fait que le chant sacré,
uni aux paroles, fait nécessairement partie intégrante de la liturgie
solennelle ",
Jean-Paul II exprime le souhait que les amateurs de
musique sacrée donnent un nouvel élan " à un secteur aussi vital " pour
la vie liturgique. Ainsi, les croyants feront l'expérience, par
l'intermédiaire du chant, de la richesse de la foi. " On pourra ainsi
atteindre, grâce à l'engagement ensemble des pasteurs, des musiciens et
des fidèles, ce que la constitution Sacrosanctum Concilium
qualifie de "but de la musique sacrée", c'est-à-dire "la gloire de Dieu
et la sanctification des fidèles".
Le pape souhaite que soit " purifié le culte des
fautes de style, de formes dépassées d'expression, de musiques et de
textes peu adaptés à la grandeur du rite qui est célébré ". Pour ce
faire, Jean-Paul II évoque le " modèle suprême " offert par le chant
grégorien, et reconnu par Vatican II comme " le chant propre de la
liturgie romaine ". La principale qualité de la musique liturgique doit
avant tout rester le "sens de la prière, de la dignité, et de la beauté
". Ainsi, elle pourra exprimer la profondeur des mystères de la foi.
Le pape rappelle enfin l'urgence de promouvoir dans
ce domaine " une formation solide des pasteurs comme des fidèles laïcs
" dans le domaine musical, ainsi que l'institution, dans chaque
diocèse, là où cela n'existe pas encore, d'une commission spéciale de
personnes compétentes en la matière.
B.N.
______________
Extrait de La Nef, no.145, p. 11
Les maladies de l'âme
La dépendance affective son aspect spirituel
L'aspect spirituel de la dépendance affective est
relatif à la nature spirituelle de la personne humaine, à ce qui est en
elle la source de sa dignité. Car la personne humaine n'est pas
seulement un être composé d'un corps (aspect physique) et d'une âme
(aspect psychologique); c'est un être, comme le définissent les Pères
de l'Église, composé de corps, d'âme et d'esprit, entendant par là
qu'il porte au plus profond de lui-même, l'empreinte de l'esprit divin.
La personne humaine a été créée par Dieu à son image et à sa
ressemblance. Portant en elle l'image de Dieu, elle ne peut se
réaliser, se parfaire, sinon dans une relation vivante avec ce Dieu,
dont elle est l'image. Pour réaliser son identité personnelle, elle
doit d'abord et avant tout prendre conscience de sa dépendance absolue
et permanente de Dieu. C'est Dieu qui lui donne d'être, de se mouvoir
et de vivre, comme dit S. Paul : En Lui, nous vivons, nous
nous mouvons et nous avons l'être (Act. 17, 28).
Même si je ne reconnais pas ma dépendance radicale
et totale de Dieu, je n'en deviens pas pour cela indépendant, en ce
sens que le souffle de vie qui m'anime vient sans cesse de Dieu, que je
ne vis que par Dieu, et que je vivrai aussi longtemps que Dieu voudra
bien me laisser vivre. Ne pas reconnaître ma dépendance de Dieu
n'empêchera jamais Dieu de m'aimer, mais ce refus de la reconnaissance
du souverain domaine de Dieu sur ma vie ne peut que m'empêcher, moi, de
l'aimer : et ainsi ce refus de ma condition de créature par
rapport au Créateur coupe ma relation vitale avec Lui. Vivre sans Dieu,
vivre comme si Dieu n'existait pas aura toujours les conséquences les
plus néfastes au plan personnel comme au plan social.
L'insoumission à Dieu, l'indépendance à l'égard de
la volonté de Dieu, qui a créé l'homme pour qu'il trouve d'abord en Lui
son bonheur, a été depuis l'origine, est encore aujourd'hui et sera
toujours la cause première de tous les malheurs, entre autres de ce
malheur particulier qu'est la dépendance affective. La dépendance
affective, en effet, n'est pas seulement un désordre psychologique,
mais sans préjuger du degré de responsabilité individuelle des
personnes dépendantes, elle constitue en elle-même un désordre moral et
spirituel, c'est-à-dire un état moral relié au péché, pas toujours
d'une façon directe et volontaire, mais toujours d'une façon indirecte
et conséquente.
Par rapport à Dieu, à l'image duquel nous sommes
créés, par rapport à Dieu, qui est le principe et la fin de la vie
humaine, et que tous doivent donc aimer par-dessus tout, que se
passe-t-il dans le comportement des personnes dépendantes ? Ce qui se
passe, c'est que, dans la mesure même où s'exerce la dépendance
affective vis-à-vis telle ou telle personne, Dieu n'est pas aimé
par-dessus tout, quand il n'est pas totalement oublié. Dans le
mouvement affectif de l'âme, Dieu passe alors au second rang et
peut-être au dernier, si on lui laisse un peu de place. Cela signifie
que les personnes dépendantes qui n'entreprennent aucune démarche pour
sortir de leur dépendance, se maintiennent dans l'incapacité d'observer
le premier commandement de Dieu. Aussi, ne pourront-elles jamais goûter
le bonheur d'aimer vraiment Dieu.
Ici, il faut faire une remarque qui concerne
l'illusion dans laquelle vivent beaucoup de personnes dépendantes. Ces
personnes disent parfois qu'elles aiment le bon Dieu de tout leur
coeur, et elles ont au sujet de Dieu des expressions admirables. Elles
sont capables d'employer dans leurs prières des formules sublimes. On
ne peut pas nier que ces personnes soient religieuses dans leurs
sentiments et leurs paroles. Mais elles ne réalisent pas que l'amour de
Dieu ne consiste pas essentiellement ni dans les sentiments, ni dans
les paroles, fussent-elles des prières, mais dans les actes. Or, dans
la mouvance de la dépendance affective, et dans la mesure que ce que je
fais est inspiré par la dépendance affective, quoique j'en pense et
puisse en dire, c'est l'objet de ma dépendance et non le vrai Dieu, qui
est le motif premier de mes actes, et alors je n'aime pas vraiment
Dieu. Or, lorsqu'on n'aime pas vraiment Dieu, c'est-à-dire qu'on ne
cherche pas à l'aimer comme il le mérite, on ne réussit pas davantage à
aimer vraiment le prochain, c'est-à-dire qu'on l'aime mal, d'une façon
désordonnée.
" Tu nous a faits pour toi, Seigneur, et notre
coeur est inquiet tant qu'il ne se repose en toi ", dira Saint
Augustin, exprimant ainsi que les besoins affectifs du coeur humain
sont sans limite, et que par suite, seul l'amour absolu de Dieu - un
amour qui ne connaît pas de mesure - peut combler sa soif d'amour. Si
le coeur est privé de cet amour de Dieu, dont dépend essentiellement
son bonheur, il cherchera, d'abord inconsciemment, à aimer une créature
de la façon absolue, sans limite, qui ne convient qu'à Dieu. Cela
signifie que sans le primat accordé à l'amour de Dieu par-dessus tout,
par lequel nous exprimons notre adoration de Dieu, nous sommes tous
guettés un jour ou l'autre par la dépendance affective, où ce n'est
plus Dieu qui est adoré mais la personne à laquelle nous aurons soumis
entièrement notre vie.
La conséquence de ce renversement de l'ordre de
l'amour, ne peut être que la déchéance de notre personnalité, une
atteinte profonde à sa dignité. Car autant l'amour de Dieu par-dessus
tout nous dispose au véritable bonheur, épanouit notre personnalité en
la rendant de plus en plus libre spirituellement, autant la dépendance
affective où le primat de l'amour est dans notre vie concrète accordé à
une personne humaine a de quoi nous rendre malheureux, en nous
dépouillant progressivement de notre liberté intérieure et en nous
faisant perdre, avec le contrôle de notre vie jusqu'à notre propre
identité.
Il s'ensuit que la définition de la dépendance
affective qu'en donne la psychologie n'est pas adéquate, car elle ne
fait que mettre en évidence les caractéristiques intérieures et
extérieures superficielles de la maladie. Envisagée dans sa dimension
la plus profonde, la dépendance affective n'est pas seulement la
souffrance de la personne qui se voit dépouillée de son autonomie dans
les relations interpersonnelles, c'est d'abord le mal de l'âme qui
cherche, en fait, Dieu où il n'est pas, qui court après le bonheur
illusoire d'un faux dieu, follement aimé, et qui, par suite, ne peut
jamais rencontrer, pour l'investissement qu'elle fait de sa personne,
la réponse d'amour qu'elle désire.
En fait, la dépendance affective vis-à-vis d'une
personne, ne met pas en oeuvre un amour vrai de l'autre mais un
attachement égoïste, où l'on se cherche dans l'autre. L'amour véritable
d'autrui s'exprime par une authentique bienveillance, qui suppose
désintéressement et gratuité. Aimer vraiment une personne, c'est lui
vouloir du bien indépendamment de moi-même ; c'est lui vouloir du bien
même si je n'en retire absolument aucun avantage. Vouloir réellement le
bien d'une personne, c'est vouloir que cette personne soit pleinement
épanouie, aussi heureuse qu'il est humainement possible de
l'être : ce qui est impossible si cette personne est mise dans une
situation qui l'empêche de réaliser la volonté de Dieu sur elle. Dans
la dépendance affective, par mon attachement égoïste à une autre
personne - en plus de ne pas faire moi-même la volonté de Dieu en
l'aimant par-dessus tout - j'empêche cette autre personne de faire la
volonté divine, en liant sa liberté. Au-delà des meilleures intentions,
dans mes actes je veux m'attacher l'autre, je ne la laisse pas libre de
mener sa vie personnelle, de répondre à ce que Dieu veut d'elle
actuellement. J'appartiens en quelque sorte à la personne dont je
dépends affectivement, et je veux qu'elle m'appartienne, qu'elle me
donne toute son attention et qu'elle ne vive que pour moi. C'est la
négation de la gratuité de l'amour véritable. Et alors, toutes les
expressions de l'amour perdent leur caractère de noblesse pour être
rabaissées au plan de l'utilité. Comme de part et d'autre, l'amour
n'est pas désintéressé et ne peut pas l'être, j'utilise l'affection
d'une autre personne pour mon bien à moi et l'autre m'utilise dans son
intérêt. Il y a une inversion de l'amour, car alors l'amour ne porte
pas vraiment à se donner à l'autre mais ramène finalement tout à soi.
La dépendance affective génère ainsi un rapport
d'utilisation mutuelle, qui ouvre toute grande la porte aux procédés de
manipulation. C'est finalement la personne la plus manipulatrice qui
aura raison de l'autre, et en abusera jusqu'au jour où elle jugera que
l'autre ne lui est plus utile. La séparation sera alors vécue comme un
abandon, comme un rejet, alors qu'en réalité elle est l'aboutissement
normal d'un processus d'utilisation de l'autre. Mais au plan supérieur
de la volonté de Dieu, cette séparation vécue comme un douloureux rejet
représente une grâce. Une grâce qui invite l'âme souffrante à
s'interroger très sérieusement sur la source du bonheur et
particulièrement sur le sens et la place de la liberté dans notre vie.
La source du bonheur
La source du bonheur est unique, et c'est l'union
de toute notre personne avec Dieu. Cette union personnelle avec un Dieu
qui est tout amour résulte de l'amour de Dieu par-dessus tout. Or, pour
être concret et non une idée abstraite, l'amour souverain de Dieu
implique la disposition à observer ses commandements, par lesquels sa
très sainte volonté nous est manifestée. Si je pense et dis que j'aime
Dieu, et que je ne suis pas disposé à observer l'un ou l'autre de ses
commandements, je suis un menteur, qui ment aux autres et se ment à
lui-même. Il importe donc de connaître les commandements de Dieu, d'en
savoir les exigences, pour pouvoir les observer et ainsi prouver par
nos actes que nous l'aimons de tout notre coeur. Tel est le chemin du
bonheur dans lequel la dépendance affective comme toutes les autres
dépendances, dans la mesure qu'on s'y abandonne, nous empêche d'entrer.
Car la dépendance affective donne inévitablement lieu à l'égoïsme, au
mensonge, à la jalousie, à la colère, à la haine de personnes rivales,
ne reculant pas parfois devant l'homicide ; enfin, elle entraîne avec
elle son cortège de vices, qui en sont les fruits. Si des relations de
dépendance mutuelle pouvaient être justifiées comme formes spéciales de
l'amour humain, comment pourraient-elles avoir pour fruits des maux qui
rendent profondément malheureuses les personnes qui en sont les
protagonistes ? La raison principale pour laquelle les relations de
dépendance affective seront toujours malheureuses est que, s'opposant à
l'ordre voulu par Dieu, elles éloignent nécessairement les coeurs de la
source du bonheur.
Le sens de notre liberté personnelle
Si Dieu est l'unique source de bonheur, de notre
côté à nous, ce qui conditionne notre bonheur, c'est notre liberté
personnelle. Le terme de liberté est ambigu. Il y a plusieurs espèces
de liberté. Il y a la liberté sociale et politique, qu'on associe
aujourd'hui avec la démocratie, où, en principe, le droit de parole est
accordé à tous. À cette liberté extérieure, s'opposent les différentes
formes de dictature, qui se couvrent parfois du manteau de la
démocratie. Si sous le prétexte de respecter les droits et libertés de
tous, quel que soit le régime politique, certains actes criminels
portant atteinte au bien commun ne sont plus sanctionnés, en réalité la
liberté des citoyens, que la justice a pour mission de protéger, y est
bafouée.
En chaque personne, il y a deux sortes de
liberté : la liberté psychologique et la liberté spirituelle. La
liberté psychologique est un attribut qui appartient à la volonté de
l'homme conscient. L'homme en possession de ses facultés et à l'état de
veille a le privilège, par rapport aux animaux sans raison, de faire
des choix : de choisir d'agir ou de ne pas agir, de faire ceci ou
de faire cela. Au plan psychologique, il est maître de son agir, il se
détermine lui-même à agir dans un sens ou l'autre. Cette liberté
psychologique qu'on appelle le libre arbitre, a été donnée par Dieu à
l'homme pour que de lui-même il se détermine à poursuivre le bien dans
tous les domaines, et ainsi qu'il s'accomplisse comme personne,
pourvoyant à ses besoins et, selon ses responsabilités, aux besoins des
autres; de cette manière il prolonge la providence divine, il agit à
l'image de Dieu. Si la personne humaine n'était pas libre
psychologiquement, si elle n'avait pas le libre arbitre, elle ne
pourrait pas aimer, car dans la mesure où il y a une contrainte qui
empêche de faire un choix, il ne peut y avoir d'amour. Or, c'est
l'amour qui donne son sens à la vie humaine. Dieu a créé l'homme, tout
homme, pour qu'il s'épanouisse dans l'amour ; c'est pourquoi il l'a
créé libre.
En créant l'homme libre, Dieu a, pour ainsi dire,
pris un grand risque : le risque que sa créature intelligente ne
se serve pas de son libre arbitre pour l'aimer lui d'abord, puis pour
s'aimer vraiment lui-même et aimer son prochain. Comme Dieu avait
éprouvé la liberté des anges, il fallait que la liberté humaine fût
également éprouvée. Elle le fut chez nos premiers parents qui, à
l'instigation de Satan, n'ont pas exercé leur liberté pour aimer Dieu,
et elle l'est en toute personne humaine, appelée constamment à choisir
entre aimer Dieu par-dessus tout et aimer autre chose plus que Dieu.
Lorsqu'une personne humaine, sous prétexte d'un bien qu'elle poursuit
ou d'un besoin qu'elle entend satisfaire, se préfère librement
elle-même à Dieu ou lui préfère quelque créature, en faussant l'ordre
de l'amour par ce qui est objectivement un péché, elle perd sa liberté
spirituelle, c'est-à-dire la maîtrise morale de sa vie. Elle ne perd
pas cependant sa faculté de libre arbitre ou sa liberté psychologique,
bien que de mauvais choix répétés, qui sont des péchés, obscurcissent
l'intelligence et affaiblissent la volonté et portent donc atteinte à
nos facultés naturelles, en leur infligeant des blessures plus ou moins
profondes.
La liberté spirituelle est, en définitive, la
perfection morale d'une volonté libre, qui choisit spontanément le
bien. Elle résulte de l'amour de Dieu régnant tellement dans la volonté
qu'il préside à tous ses choix. Sont spirituellement libres les
personnes dont les choix ne sont pas déterminés par les passions, mais
par la raison, elle-même entièrement soumise à la volonté de Dieu. L'on
comprend tout de suite que tout ce qui rend une personnalité dépendante
l'empêche d'être spirituellement libre et par suite, de goûter
profondément la sécurité, la paix, la joie venant de Dieu. Le plus
grand dommage que fait aux personnes la dépendance affective consiste
en ce qu'elle a pour effet de réduire de plus en plus leur liberté
psychologique en la conditionnant, et surtout de détruire leur liberté
spirituelle, en en faisant non plus des êtres libres, mais esclaves les
uns des autres. Ce qui est la plus profonde négation de leur dignité,
étant la profanation de l'image de Dieu en elles.
J.R.B.
Témoignage d'un prêtre sur les Exercices de Saint
Ignace lors de son jubilé d'or sacerdotal
... Mes bien chers Frères, pour ceux qui ne
seraient pas encore convaincus de la puissance, de l'efficacité, de
l'urgence à faire ces Exercices de Saint Ignace, voici quelques rappels
historiques et pontificaux : ce sont d'abord les graves paroles du
saint pape Pie X dans l'encyclique Pascendi :
" Le premier pas (le faux pas) fut fait par le
protestantisme, le second (faux pas) est fait par le modernisme, le
prochain précipitera dans l'athéisme. " Le saint Pape écrit cela en
1907. Voyez où nous en sommes aujourd'hui. Or, bien chers Frères, Dieu
n'abandonne jamais son Eglise qui a les promesses de la vie éternelle.
Il nous faut croire aux dates. 1581 : excommunication de Luther et la
même année, blessure et conversion d'lgnigo (Ignace de Loyola), qui
deviendra le contre-poison de l'hérésie luthérienne. Alors que les 2/3
de l'Europe avaient basculé dans le protestantisme, tout ce qui resta
catholique, c'est en grande partie aux princes restés catholiques et
aux fils de Saint Ignace avec leurs Exercices spirituels, petits
collèges, leurs universités, qu'on le doit.
Mes bien chers Frères, c'est aux Exercices de Saint
Ignace que je dois ma persévérance dans ma sublime vocation sacerdotale
et missionnaire (c'est une confidence que je rends publique). C'est
Saint Ignace qui montre magnifiquement comment faire face aux assauts
du démon, que le saint nomme toujours comme "l'ennemi de la nature
humaine". Il attaque l'homme individuellement, il l'attaque dans sa
famille, il l'attaque collectivement en pourrissant les chefs d'états
car il veut s'emparer du savoir et du pouvoir. C'est la lutte qui
traverse toute l'Histoire humaine. C'est le fond de l'Histoire.
Pétrole, racisme, oecuménisme ne sont que comédie. C'est l'avant-scène.
Le but du démon, se servant de ses suppôts, ce qu'il cherche, c'est
l'éviction des droits de Dieu au profit des droits de l'homme. Que de
retraitants j'ai vus au cours de mes 50 ans de Sacerdoce, que d'hommes
- qui se croyaient pourtant cultivés - ont vu clair au cours des
Exercices de Saint Ignace, sur cette bataille.
Mes bien chers Frères, nous sommes tous dans cette
bataille, bataille pour la survie de la civilisation chrétienne,
bataille où il faut que les chefs, les hommes de troupe soient résolus,
entraînés, aguerris, très motivés. Et voilà que le pape Pie XI
précisera que les Exercices de Saint Ignace sont "le CODE dont tout bon
soldat du Christ doit se servir". C'est donc notre service militaire
dans cette guerre. Malheur à celui d'entre vous qui n'a pas encore fait
ce service militaire. C'est un déserteur. Boutade à peine permise dans
une église. (...) Plusieurs personnes m'ont dit quelquefois : "Mon
Père, vous ne paraissez pas votre âge ! Compliment assez classique pour
faire plaisir, mais voici ma réponse : les Exercices de Saint-Ignace
rajeunissent !"
_____________________
extrait de l'homélie du Père Jean-Jacques Marziac, à
l'occasion de son jubilé sacerdotal.
source : bulletin Introïbo, avril-mai-juin 2004
JÉSUS, IL EST TEMPS DE NOUS VOIR
Mgr Baunard
J'ai 89 ans, c'est mon jour qui s'achève.
C'en est plus que le soir, c'en est presque la nuit ;
Mais sur mon front, voici qu'à l'Orient se lève
L'aube d'un jour nouveau. Salut, salut à lui!
De votre face O Christ, c'est la blanche lumière
Qui dans mon triste coeur éveille un grand espoir;
Descends, rayon du Ciel; apparaissez mon frère.
Jésus, il est temps de nous voir !
Je vous ai bien aimé, c'est vous dont ma jeunesse
à 20 ans faisait choix pour Éternel Époux
Et 60 ans après, c'est vous que ma vieillesse
Adore à votre autel encore à deux genoux ;
Ne vous dérobez plus Jésus, ma douce vie
Et dissipant bientôt l'ombre du dernier soir
Montrez-vous, montrez-vous à mon âme ravie.
Jésus, il est temps de nous voir !
Vous voir, vous adorer, contempler votre gloire,
Avec les Saints, goûter votre félicité.
Entrer dans votre coeur inépuisable et boire
Au calice éternel de votre charité !
Ne plus jamais pécher, vivre de votre vie,
Voir à votre lumière et ne plus rien vouloir
Que de vous aimer auprès de ma mère Marie.
Jésus, il est temps de nous voir !
Que ferais-je ici-bas ? Étranger, solitaire,
Je suis une ombre errante au milieu des vivants;
Le siècle dont je fus gît tout entier sous terre.
Et je ne comprends plus la langue des passants.
Tout croule autour de moi, tout est sang et ruine,
La Patrie est en deuil et je n'en puis avoir
Aujourd'hui qu'une seule, ouvrez : cité divine.
Jésus, il est temps de nous voir !
Dieu soit loué ! Chantons notre dernier cantique !
Que l'action de grâce achève mon adieu;
Car, O Sauveur, combien ma part fut magnifique,
80 ans vécus sous le charme de Dieu !
Je pars content de vous, et c'est pour le redire
Après la terre, au ciel s'il veut me recevoir,
Qu'à la messe des Cieux, mon coeur de Prêtre aspire.
Jésus, il est temps de nous voir !